« Joyeuse Saint-Valentin aux prostituées du lycée ». Ce message a fait mouche. Il a dérangé, fait réfléchir, choqué. Pas seulement les filles de ce lycée, directement visées par ces mots, mais aussi l’opinion publique, les parents et des milliers de Tunisiens qui ont commenté en masse cette banderole affichée au lycée Ibn Dhief à La Manouba, il y a quelques semaines.
L’onde de choc ne s’est pas arrêtée là. Les élèves à l’origine de cette banderole ont payé à leur tour. Treize renvois, dont six définitifs. La machine disciplinaire a frappé fort. L’établissement a voulu envoyer un message clair : des propos misogynes, grossiers et humiliants, dirigés contre les filles de tout un lycée, ne sauraient rester impunis. Mais la sanction était-elle adéquate ? C’est là que le débat commence.
Une banalité quotidienne
Combien de fois avons-nous entendu ces mots ?
Combien de fois les femmes les ont-elles subis sans avoir rien demandé ?
Dans la rue. Dans une messagerie privée. En réponse à un simple commentaire. Dans un cercle plus intime, plus personnel. Ces insultes misogynes et dégradantes font partie du quotidien. Elles sont devenues banales. Presque normales.
Elles s’enracinent dans une culture faite d’un mélange de traditions patriarcales, d’une certaine lecture de la religion et d’un courant masculiniste qui dépasse largement nos frontières. Lorsque ces élèves écrivent que les filles du lycée sont des putes – ou du moins certaines d’entre elles – ils ne formulent pas une opinion isolée. Ils reflètent une vision du monde qu’ils ont intégrée. Ils reproduisent ce qu’ils entendent, ce qu’ils voient, ce qu’ils lisent.
La question la plus inconfortable n’est donc pas de savoir quelle sanction leur infliger. Ni même de déterminer s’ils l’ont méritée. La question la plus difficile est celle-ci : que dit cet épisode de nous, collectivement ?
Le poids de la société
Ces adolescents n’ont fait que répéter ce qui circule chaque jour dans les couloirs, dans les discussions entre garçons – mais pas seulement – sous les publications sur les réseaux sociaux, parfois même directement adressé aux filles qu’ils côtoient quotidiennement.
Il suffit d’ouvrir certains manuels scolaires pour constater que, en 2026, les représentations restent figées. En éducation civique, on enseigne encore que le père subvient aux besoins financiers de la famille et assure sa protection, tandis que la mère gère la maison, cuisine et s’occupe des enfants. Les rôles sont distribués à l’avance. Le père travaille, la mère est dans la cuisine. Les frontières sont tracées tôt et toute déviation est aussitôt stigmatisée.
Dans les cours d’école, les filles continuent d’être jugées pour leurs tenues, leur comportement, leurs choix. Certains jeunes garçons, ou même des filles, s’arrogent le droit de les surveiller, de les corriger, de les ramener dans le cadre que la société a défini pour elles.
Des propos aussi violents ne naissent pas du néant. Ils s’inscrivent dans une continuité. Ils sont le reflet d’une société qui, tout en se revendiquant pionnière en matière de droits des femmes, continue dans ses discours ordinaires à les réduire, les suspecter, les disqualifier.
Si cette banderole choque autant, ce n’est pas uniquement à cause de la vulgarité des mots. C’est parce qu’elle met à nu une réalité que nous préférons souvent ignorer. La nôtre.
Sanction ou illusion de justice ?
Treize expulsions, dont six définitives. Les sanctions sont lourdes. Elles marquent les esprits. Mais que produiront-elles réellement ?
Rendront-elles justice aux filles insultées ? Ou installeront-elles en elles l’idée que les garçons, désormais, sont un bloc hostile, un camp d’en face dont il faut se méfier ? À force de violence symbolique, puis de réponses brutales, ne sommes-nous pas en train de fabriquer une génération qui se regarde en adversaires plutôt qu’en partenaires ?
Corrigeront-elles les pensées misogynes de ces jeunes garçons, qui ne sont, en grande partie, que les héritiers d’un discours collectif ? Ou les conforteront-elles dans une posture victimaire, persuadés d’avoir été sacrifiés pour l’exemple ?
Les élèves en question ne sont qu’une goutte dans l’océan d’une société gangrénée par le discours masculiniste et un système éducatif qui a, depuis longtemps, oublié l’essentiel. Ils restent les victimes d’un système qui ne leur fait pas de place, et qui, malgré tout, les punit pour leurs travers.
Punir était certes nécessaire. Interroger le système qui fabrique et banalise ces représentations l’est encore plus. Cette sanction, isolée et spectaculaire, n’est qu’un pansement sur une plaie profonde. Le système n’éduque pas, il éteint des incendies immédiats, sans jamais s’interroger sur les causes qui les allument. Si la sanction devient le seul langage, elle risque de figer les positions plutôt que de les transformer.











8 commentaires
Gg
Pensez aux jeunes hommes qui débarquent en Europe. La différence de conception des rapports hommes-femmes est un abîme culturel.
Et les jeunes femmes issues de l’immigration se trouvent prises entre les deux cultures, comment peuvent elles concilier les deux? Elles sont entre le marteau et l’enclume, les malheureuses!
W BS 2
Blablabla…. Votre discours hypocrite ne marche plus. Je vous rappelle que nous aussi on a internet. Et on voit bien sur les réseaux sociaux et partout sur le masculinisme gangrène la jeunesse de ton pays. Sans parler de l’extrême droite de ton pays. Donc va t’occuper des problèmes de ton pays qui ne manquent pas et cesse ton néo-colonialisme de donneur de leçon.
HatemC
La banderole du lycée n’est pas une dérive.
C’est un miroir.
Un miroir d’une société qui dit défendre les femmes dans ses lois, mais les enferme dans ses pratiques.
On s’indigne aujourd’hui, mais combien de manuels scolaires montrent encore la mère dans la cuisine et le père au travail ?
Combien de filles grandissent sous surveillance pendant que les garçons grandissent dans l’impunité ?
Ces garçons n’ont rien inventé.
Ils ont répété ce qu’ils entendent, ce qu’ils voient, ce qu’on tolère.
Les exclure était nécessaire.
Mais exclure quelques élèves ne changera pas un système qui fabrique la misogynie dès l’enfance.
Le vrai problème, c’est :
une éducation qui distribue les rôles selon le sexe,
une société qui contrôle le corps des filles,
et une virilité construite sur la domination.
Tant que l’égalité restera un slogan et pas une pratique quotidienne, d’autres banderoles apparaîtront.
D’autres insultes.
D’autres violences.
On ne réglera pas ça avec des sanctions spectaculaires.
On le réglera avec une révolution éducative, culturelle, et sociale.
L’égalité ne se proclame pas.
Elle s’enseigne.
Elle se vit.
Elle se protège … HC
HatemC
La sanction seule ne change pas une culture
Exclure des élèves :
– envoie un signal institutionnel nécessaire
– protège les victimes
– trace une limite
MAIS N’EDUQUE PAS
Sans :
– réforme des programmes
– éducation à l’égalité dès le primaire
– formation des enseignants
– travail avec les parents
– mixité réelle de l’espace public
Le paradoxe tunisien
La Tunisie a :
– un Code du statut personnel avancé
– une image internationale de pays “pionnier”
MAIS DANS LES PRATIQUES QUOTIDIENNES
– la culture patriarcale reste forte
– la respectabilité féminine est obsessionnelle
– la liberté masculine est normalisée
IL Y A DONC DECALAGE ENTRE LE DROIT ET LE SOCIAL
On parle beaucoup de protéger les filles (ce qui est indispensable), mais on oublie :
– il faut éduquer les garçons à l’égalité
– déconstruire la virilité basée sur le contrôle
– leur donner d’autres modèles de réussite que la domination
Sinon, on fabrique une génération frustrée qui transforme sa frustration en misogynie.
HatemC
La banderole n’est pas un “accident”, c’est un symptôme social.
L’article de Business News a raison sur un point essentiel : ces propos ne naissent pas dans la tête de quelques adolescents isolés.
Ils sont le produit d’un écosystème.
Quand les manuels montrent systématiquement :
– l’homme = médecin, ingénieur, pilote
– la femme = mère, cuisine, ménage
On ne transmet pas seulement une image, on programme des hiérarchies symboliques.
Un enfant comprend très tôt :
– qui a l’autorité
– qui a l’espace public
– qui a le droit de parler
Ce n’est pas neutre. C’est de la socialisation différenciée.
La famille : premier lieu de contrôle du corps féminin
Dans beaucoup de foyers (pas tous), on apprend :
– au garçon >>> liberté, mobilité, droit à l’erreur
– à la fille >>> réputation, surveillance, honneur
Résultat : la fille porte l’honneur collectif, le garçon porte l’impunité sociale.
L’espace public confisqué
L’exclusion des femmes de certains lieux (cafés, espaces de loisirs, rue à certaines heures) produit un message très clair :
L’ESPACE PUBLIC EST MASCULIN
Et ce qui est rare devient “suspect”.
Donc une fille visible >> jugée
une fille libre >> sexualisée
une fille autonome >> stigmatisée
La banderole n’est que la version brutale d’un discours diffus … HC
Gg
Madame Tajine,
Toutes des p…, sauf maman!
Vous avez décrit exactement les raisons pour lesquelles ma femme ne voulait pas se marier avec un tunisien, et a fini par quitter le pays.
Ce comportement des hommes, à une minorité près, est pour les filles et femmes, insupportable.
Puissent au moins les jeunes changer ce système de pensée discriminatoire, diffamatoire et tellement violent !
W BS 2
Quand on voit que dans ton pays, un homme est allé jusqu’à drogué sa femme afin de l’endormir et l’offrir à des centaines de violeurs, vous êtes les derniers au monde à parler sur ce sujet et à osé donner des leçons. Et votre femme n’a pas trouvé d’hommes tunisien (ce qui n’est pas la même chose) alors elle s’est contenté de toi en désespoir de cause.
zaghouan2040
La grande majorité des femmes sont le produit de la société d’aujourd’hui
Les hommes aussi