Invité de la matinale d’Express FM, mardi 24 février 2026, l’expert en protection sociale Badr Smaoui est revenu sur une proposition de loi visant à réviser le relèvement volontaire de l’âge de départ à la retraite dans la fonction publique. Il a détaillé le périmètre du texte, ses principales modifications, et ses effets possibles sur les équilibres des caisses sociales, tout en soulignant les limites méthodologiques qu’il relève dans plusieurs propositions actuellement débattues au Parlement.
Un texte limité au public… et à la CNRPS
D’entrée, Badr Smaoui a insisté sur trois clarifications :
- la proposition concerne le secteur public uniquement, et plus précisément les pensions relevant de la Caisse nationale de retraite et de prévoyance sociale (CNRPS)
- elle touche la retraite volontaire (et non la retraite obligatoire)
- elle vise les pensions civiles, sans englober les pensions militaires
Il a également rappelé qu’en Tunisie, toutes les structures publiques ne relèvent pas forcément de la même caisse, certaines étant affiliées à la CNSS, ce qui complique la lecture d’ensemble de la question des retraites.
De 2019 à aujourd’hui : un encadrement de plus en plus strict
L’expert a retracé l’évolution du dispositif.
En 2019, l’âge légal de départ pour plusieurs catégories a été relevé obligatoirement de 60 à 62 ans pour les agents concernés. Le même cadre a ouvert la possibilité d’un relèvement volontaire d’une à trois années, permettant à certains de prolonger jusqu’à 65 ans selon les cas.
En 2023, une modification a introduit deux ajustements majeurs : l’exigence de l’accord de l’employeur et la possibilité, sous conditions, de revenir sur une demande de relèvement volontaire.
Concernant la proposition débattue aujourd’hui, Badr Smaoui affirme qu’elle s’inscrit dans la même logique de resserrement : le relèvement volontaire serait ramené à une seule année, et la demande devrait être motivée, avec une décision d’acceptation ou de refus elle-même motivée, afin – selon la logique affichée – de « rationaliser » le recours au dispositif.
L’objectif emploi mis en avant… au détriment d’autres équilibres
Badr Smaoui dit avoir accordé une importance particulière à l’« exposé des motifs ». Il relève que l’argument central mis en avant est l’emploi, notamment l’ouverture de marges au profit des diplômés de l’enseignement supérieur dont le chômage se prolonge.
Pour autant, il juge que l’exposé des motifs ne répond pas à plusieurs questions clés, notamment : pourquoi maintenir une seule année de prolongation si la finalité est d’élargir les opportunités d’embauche, et sur quelles données s’appuie l’évaluation du dispositif depuis 2019.
L’expert pointe aussi, dans l’approche générale, une difficulté structurelle : selon lui, faire du départ à la retraite un outil direct de politique d’emploi est une logique discutable, car la substitution n’est ni automatique ni immédiate. Il explique que le départ d’un cadre expérimenté ne signifie pas nécessairement qu’un jeune diplômé puisse occuper le poste sur-le-champ, la mobilité interne et la progression dans les échelons jouant un rôle déterminant.
Impact sur la CNRPS : effet possible mais limité
Interrogé sur les conséquences pour la CNRPS, Badr Smaoui estime qu’un impact est envisageable, mais sans ampleur majeure, principalement parce que le recours au relèvement volontaire n’est pas, selon lui, massif.
Il insiste surtout sur un point : les difficultés de la CNRPS ne se résoudraient pas par le seul ajustement de l’âge, mais nécessitent des solutions plus profondes, évoquant des mécanismes déjà mobilisés ces dernières années (contributions, ressources fiscales…), tout en plaidant pour une refonte cohérente.
Public/privé : la cohérence en question
L’expert a également mis en avant une contradiction persistante entre régimes :
- dans le public (CNRPS), l’âge légal est 62 ans, avec la possibilité de prolongation
- dans le privé (CNSS), l’âge reste 60 ans
Il cite des situations qu’il juge paradoxales dans certains secteurs ou institutions où coexistent des personnels relevant de régimes différents, avec des âges et des règles de départ distincts. Pour lui, cette réalité plaide en faveur d’une vision unifiée et d’un meilleur alignement entre public et privé.
Autres textes évoqués : retraite anticipée des femmes et soutien aux mères
Au cours de la même intervention, Badr Smaoui a commenté d’autres propositions discutées à l’ARP.
Sur une proposition relative à la retraite anticipée volontaire des femmes dans le privé, il évoque l’idée d’un départ à 50 ans sous condition d’ancienneté (20 ans). Il dit ne pas être convaincu par les justifications avancées (hobbies, santé, temps familial, réduction du stress, bénévolat), estimant que ce type d’argumentaire ne remplace pas une évaluation sérieuse des dispositifs existants et de leur application.
Il relève notamment qu’un mécanisme de retraite anticipée lié à la maternité existe depuis longtemps, mais que son application est inégale, allant jusqu’à souligner l’absence d’effectivité dans certains cadres, notamment à cause de la condition d’accord de l’employeur.
Sur un autre texte relatif au soutien aux mères et à l’organisation de la vie familiale, il évoque une proposition de prime mensuelle (avec des montants définis) et des mesures comme l’horaires flexible ou les crèches. Là encore, il critique l’insuffisance des justifications, les chevauchements avec des textes existants, ainsi que l’absence d’outils de pilotage (plafonds, mécanismes d’indexation, et surtout études d’impact).
Les priorités : assurance maladie et réforme des pensions
En conclusion, Badr Smaoui a affirmé que deux chantiers doivent, selon lui, passer en priorité :
- l’assurance maladie, qu’il estime devoir être réévaluée et réformée de manière globale
- le système des pensions (vieillesse, invalidité, survivants), avec une approche d’ensemble visant à assurer la soutenabilité et la cohérence entre les différents régimes
Il alerte, enfin, sur la multiplication des propositions parlementaires, estimant que la quantité ne garantit pas la qualité, et que la protection sociale exige des textes adossés à des diagnostics, des données et des projections.
M.B.Z










