La commission de l’agriculture, de la sécurité alimentaire, de l’eau et de la pêche de l’Assemblée des représentants du peuple a tenu, mercredi 25 février 2026, une séance d’audition consacrée aux préparatifs de l’Aïd El Kebir, en présence de représentants des ministères de l’Agriculture et du Commerce. Cette réunion, organisée dans une démarche anticipative, visait à éviter une répétition de la pénurie de moutons et de viande rouge enregistrée l’an dernier.
Mais dès les premières interventions, le ton était donné : inquiétude, frustration et absence de visibilité.
Le président de la commission dénonce l’absence de réponses claires
Le président de la commission, Hassen Jarboui, a exprimé son mécontentement face au manque de données précises concernant le cheptel ovin et l’état réel de la filière des viandes rouges.
Dans une déclaration à Jawhara FM, il a expliqué que ces auditions s’inscrivent dans une démarche préventive du Parlement afin d’éviter une crise similaire à celle de l’Aïd 2025, marquée par une pénurie importante de moutons, due notamment au manque de soutien aux éleveurs.
« L’an dernier, des enfants ont pleuré faute de pouvoir avoir un mouton pour l’Aïd », a-t-il déclaré, soulignant la portée sociale et symbolique de la crise.
Selon lui, la consommation annuelle liée à l’Aïd atteint environ 900.000 têtes. Or, les chiffres avancés par les autorités restent, d’après ses propos, « contradictoires et peu réalistes », en l’absence de mécanismes clairs garantissant l’approvisionnement.
Malgré la présence de représentants de la Société des viandes, du groupement professionnel des viandes rouges et du lait, de l’Office de l’élevage et des services du commerce intérieur, les parlementaires affirment ne pas avoir obtenu de réponses satisfaisantes.
Une flambée des prix devenue insoutenable
Au-delà des chiffres, c’est la réalité du marché qui inquiète. Depuis plusieurs années déjà, les professionnels alertent sur l’érosion progressive du cheptel national, conséquence d’une hausse continue des coûts de production (aliments de bétail, transport, énergie), de la sécheresse récurrente et d’un manque de politiques d’appui adaptées aux éleveurs.
Mais depuis 2025, et plus encore en ce début 2026, la situation a franchi un cap inédit. Les prix du mouton ont atteint des niveaux jamais enregistrés auparavant, rendant le sacrifice de l’Aïd inaccessible pour une large partie des ménages tunisiens.
Dans plusieurs régions, les éleveurs évoquent une baisse significative du nombre de têtes disponibles. Certains parlent même d’un risque de « disparition progressive du cheptel » si les conditions actuelles persistent.
Résultat : une offre insuffisante face à une demande saisonnière structurellement élevée, dans un contexte de pouvoir d’achat déjà fortement dégradé.
Les tensions ne concernent pas uniquement l’Aïd. Durant le Ramadan, les prix de la viande rouge ont également connu des hausses marquées, alimentant un sentiment de crise durable plutôt qu’un simple déséquilibre ponctuel.
Syrine Mrabet évoque « une administration sans vision »
De son côté, la députée Syrine Mrabet a dressé un constat sévère de la séance, dénonçant « une administration sans vision et des questions sans réponses ».
Elle a regretté l’absence d’une stratégie claire pour anticiper les besoins, alors que l’Aïd El Kebir est dans environ trois mois et que les tensions sur la viande rouge persistent.
« Ce qui a été présenté aujourd’hui ne reflète pas la réalité du manque de viande rouge et de la baisse du cheptel observée sur le terrain », a-t-elle affirmé, pointant un décalage persistant entre le discours institutionnel et la situation vécue par les citoyens.
Selon elle, l’administration continue de gérer les crises dans l’urgence, sans engager les réformes structurelles nécessaires à la sauvegarde de la filière. Elle appelle à des décisions « courageuses » et à une vision unifiée pour garantir l’approvisionnement et protéger le pouvoir d’achat.

Un « droit à la viande » et la thèse du complot
Ces constats contrastent avec les dernières déclarations du président de la République, qui s’est récemment exprimé sur la flambée des prix des viandes rouges.
Il a affirmé que « le citoyen tunisien a le droit de consommer de la viande aux prix fixés par l’État », évoquant l’existence de réseaux interconnectés opérant au sein de l’administration et des abattoirs. Selon lui, certaines parties se revendiquant de l’opposition seraient impliquées dans des pratiques criminelles visant à perturber le marché.
Dans cette lecture, la hausse des prix ne relèverait pas d’une crise structurelle liée à la baisse du cheptel, à l’augmentation des coûts de production ou aux déséquilibres de la filière, mais d’agissements délibérés orchestrés par des réseaux organisés.
Une interprétation qui tranche avec les analyses avancées depuis plusieurs années par les professionnels du secteur, mais aussi par certains responsables et députés, qui évoquent au contraire des causes économiques profondes et cumulatives.
Entre une filière fragilisée, des éleveurs à bout de souffle, des consommateurs asphyxiés par la hausse des prix et un discours officiel centré sur la lutte contre des réseaux supposés, la question demeure entière : la crise actuelle est-elle conjoncturelle, criminelle ou structurelle ?
À trois mois de l’Aïd El Kebir 2026, les réponses tardent encore. Et sur les marchés, les prix, eux, ne tardent jamais.
S.H










