À chaque flambée des prix des viandes rouges, les accusations de complot et de spéculation refont surface. Pour l’Association de lutte contre l’économie de rente (Alert), le véritable mot-clé est ailleurs : la rente. Dans un communiqué récent, l’organisation affirme que la hausse actuelle ne relève ni du hasard ni d’une conspiration, mais d’un système déséquilibré où opacité, distorsions institutionnelles et fragilités structurelles s’accumulent depuis des années, au détriment du producteur comme du consommateur.
Selon Alert, les explications simplistes reposant sur des accusations de complot ou de spéculation sont réductrices. L’association souligne que, bien que des pratiques de corruption et de spéculation existent, elles ne constituent pas la cause principale de la flambée des prix. Les véritables facteurs sont essentiellement économiques, structurels et institutionnels.
Une chaîne de production opaque et coûteuse
Le communiqué rappelle que le prix final des viandes rouges n’est pas fixé « par hasard » chez le boucher. Il est le résultat d’une chaîne complexe comprenant l’élevage, la vente du bétail, l’abattage, la vente en gros puis la distribution au détail. Lorsqu’une chaîne de production est longue, mal organisée et peu transparente, des marges importantes s’accumulent et certaines parties prenantes peuvent capter la rente au détriment du consommateur, qui paie le prix fort sans visibilité ni traçabilité.
Des marchés de bétail aux intermédiaires : l’opacité qui nourrit la rente
Une partie majeure du problème se situe en amont, sur les marchés de bétail. Lorsque ces marchés sont mal régulés et que peu d’acteurs détiennent l’information sur les prix, les quantités et la qualité, le déséquilibre se fait au détriment des éleveurs, et les intermédiaires en profitent. La multiplication des transactions et l’accumulation des marges contribuent à renforcer le pouvoir de ceux qui contrôlent le circuit.
Les abattoirs et les licences : concurrence faussée
Alert pointe également les dysfonctionnements liés aux abattoirs et aux conditions d’exploitation. Les barrières à l’entrée empêchent l’émergence de structures modernes et efficaces, limitant ainsi la concurrence. Certaines municipalités exploitent des abattoirs sans engagement réel en matière d’investissement, ou tolèrent le non-paiement de taxes et redevances, créant une concurrence déloyale : les exploitants respectant la loi voient leurs coûts artificiellement augmenter, tandis que d’autres tirent des profits plus élevés.
Santé publique et secteur parallèle : le consommateur doublement impacté
L’application sélective des normes sanitaires favorise le développement d’un secteur parallèle. Les acteurs réglementés supportent des coûts élevés, tandis que d’autres échappent aux règles, réduisant leurs dépenses et accaparant le marché. Le consommateur paie alors deux fois : des prix élevés et des risques sanitaires accrus.
L’effondrement du troupeau bovin : une crise structurelle
L’association alerte sur la chute dramatique du cheptel bovin : de 685.800 têtes en 2016, il n’en reste que 388.000 en 2022, selon l’Institut national de la statistique (INS). Cette réduction structurelle fragilise le marché : toute perturbation, qu’elle soit climatique, sanitaire ou liée au coût des aliments, entraîne automatiquement une hausse des prix.
La filière laitière : un facteur aggravant
Le secteur laitier, fortement lié à la production de viande bovine, est également en difficulté. La vente du lait à des prix inférieurs au coût de production oblige les éleveurs à réduire ou vendre leur cheptel, compromettant la production de viande. Alert souligne que frapper la filière laitière revient à saper la source de l’approvisionnement en viande.
Maladies animales et productivité
Les épidémies, notamment la fièvre aphteuse, ont récemment affecté la productivité du bétail. L’association précise que le problème n’est pas seulement lié aux campagnes de vaccination, mais aussi à leur couverture réelle et à l’efficacité de la surveillance sur le terrain. La moindre maladie entraîne des pertes, une baisse de la production et, in fine, une hausse des prix.
Offre et demande : le rôle des facteurs saisonniers
Alert note que les variations de prix liées à l’offre et à la demande sont parfois amplifiées par des événements ponctuels. Les perturbations ayant touché le secteur piscicole ont, par exemple, modifié temporairement les habitudes de consommation, exerçant une pression supplémentaire sur les prix de la viande. Toutefois, ces facteurs conjoncturels ne peuvent expliquer à eux seuls la hausse structurelle des coûts.
L’importation : un correctif temporaire au risque de dépendance
Pour freiner l’inflation, l’État importe des viandes. Mais sans stratégie de protection du marché local, cette politique peut produire un effet de dumping : le producteur tunisien ne peut rivaliser avec des prix cassés et se trouve contraint de vendre à perte ou de réduire son cheptel. L’importation devient alors un palliatif temporaire au prix d’une dépendance durable et d’une fragilisation du producteur national.
Pression financière sur les éleveurs : l’endettement forcé
Les éleveurs sont souvent dépendants de crédits fournisseurs pour les aliments, médicaments et transports. Cette dépendance les oblige à vendre rapidement, parfois à perte, renforçant les marges des intermédiaires et accentuant le mécanisme de rente.
Le pouvoir d’achat en berne : la nourriture devient un luxe
Les données publiées par l’INS pour janvier 2026 indiquent une inflation générale de 4,8% et une inflation du groupe « alimentation et boissons » de 5,9%. La hausse des prix des viandes rouges s’inscrit ainsi dans un contexte plus large de dégradation du pouvoir d’achat des Tunisiens.
Conclusion : un système à réformer
Alert estime que la flambée des prix résulte de plusieurs facteurs cumulés :
- une chaîne de production opaque,
- une concurrence faussée par le secteur parallèle,
- l’effondrement du cheptel bovin,
- la fragilisation de la filière laitière,
- les chocs sanitaires,
- une politique d’importation non structurante.
Pour protéger réellement le consommateur, l’association appelle à des réformes profondes : casser les circuits de rente, instaurer la transparence à l’amont, renforcer la santé animale et soutenir la production locale plutôt que de l’affaiblir à chaque crise.
« On ne peut nourrir un peuple appauvri avec un système en déclin et des éleveurs abandonnés. La rente finit par ronger tout le monde : producteurs, consommateurs et État. Soit nous réformons, soit nous subissons », conclut Alert.

I.N.










