Par Mohamed Salah Ben Ammar
Hédi Nouira est aujourd’hui célébré comme l’artisan du “miracle économique” tunisien. Homme de chiffres, au regard clair et au discours rassurant, il aurait, après les errements collectivistes des années 1960 et l’expérience prématurément avortée d’Ahmed Ben Salah, ramené le pays sur la voie de la raison libérale. Croissance soutenue, industrialisation accélérée, diversification des exportations, stabilisation financière : le bilan macroéconomique est incontestable.
Il a dirigé le pays avec de larges prérogatives et marqué de son empreinte l’histoire nationale. De fait, la Tunisie du milieu des années 1970 n’avait plus rien à voir avec celle de l’après-indépendance.
Cependant, toute réussite économique a sa géographie, et toute géographie dessine une politique. En Tunisie, le miracle n’a jamais été uniforme. Il a même, insensiblement, préparé les crises que le pays a connues et connaît encore.
Une croissance tournée vers la mer
Le tournant libéral du début des années 1970, incarné par la loi de 1972 sur les entreprises exportatrices, reposait sur un pari clair : intégrer la Tunisie au marché européen via l’exportation industrielle et le tourisme. Ce pari supposait des ports, des routes, une main-d’œuvre bon marché et déjà concentrée. Logiquement, les investissements se sont dirigés vers le littoral, notamment Monastir et Sousse. Les zones industrielles se sont implantées là où les coûts de transport étaient les plus faibles, et les hôtels ont proliféré face à la mer. Les capitaux étrangers, prudents, ont privilégié les régions déjà connectées.
Ainsi, la croissance est devenue côtière. À la fin de la décennie, le gouvernorat de Tunis concentrait près du tiers des emplois industriels, tandis que Kasserine, Siliana, Jendouba ou Le Kef n’en captaient que 2 %. L’industrie textile, dépendant de la proximité portuaire pour rester compétitive, s’installe logiquement là où l’infrastructure existe. Pendant que l’axe maritime se modernise, les régions de l’intérieur et du sud restent à l’écart : Le Kef, Kasserine, Sidi Bouzid, Gafsa, Tataouine, et même Sfax, Zaghouan ou Mahdia ne bénéficient pas du même effet d’entraînement. Elles dépendent d’un secteur public limité, d’activités extractives peu redistributives, ou de l’émigration. La croissance nationale devient une moyenne trompeuse, masquant un déséquilibre territorial déjà profond.
L’État compensateur : amortir sans corriger
Le modèle mis en place s’intégrait dans un dispositif basé sur la faible coût de la main-d’œuvre pour attirer les investisseurs. Mais pour faire face aux tensions sociales qu’une ouverture rapide allait provoquer, le pouvoir a opté pour une caisse de compensation. Une solution simpliste. Une erreur. Les produits de base sont restés subventionnés, le pouvoir d’achat protégé. À court terme, l’équation semblait maîtrisée : ouverture plus compensation égale stabilité.
Mais cette logique amortit sans corriger. Elle ne protège ni le consommateur ni le territoire. Le choix de la compensation plutôt que de l’investissement structurel a eu un coût d’opportunité majeur : les budgets consacrés à maintenir artificiellement les prix auraient pu financer des infrastructures durables, écoles, hôpitaux, routes dans les régions déshéritées. L’État a acheté la paix sociale à crédit, hypothéquant sa capacité future à investir pour l’équité. Au lieu d’un État stratège, émerge un État compensateur : il corrige les prix, non les structures. La paix sociale repose sur la subvention, non sur l’équité territoriale.
Capitalisme d’accès et concentration des opportunités
Dans ce contexte, une nouvelle bourgeoisie d’affaires émerge. Des fortunes colossales, des groupes qui deviendront des États dans l’État. Crédits facilités, licences d’importation, proximité administrative : un capitalisme d’accès se met en place. Ce n’est pas encore la prédation systématique qui culminera sous Ben Ali, mais la matrice est posée. L’État sélectionne ses soutiens, oriente, autorise et enrichit ses proches.
La géographie joue ici un rôle crucial. Les grandes fortunes émergent sur le littoral. L’accès aux réseaux de décision, ministères, banques publiques, universités, routes et dirigeants du parti, est centralisé. Le capitalisme d’accès est aussi un capitalisme de proximité géographique du pouvoir. L’ambitieux de l’intérieur doit se déplacer vers la côte pour exister. L’injustice sociale se territorialise. Ce n’est plus seulement une question de revenus, mais d’accès à l’avenir.
Moderniser sans pluraliser : le verrouillage politique
Cette transformation économique aurait pu s’accompagner d’une évolution institutionnelle. Elle n’a pas eu lieu. Au congrès du Parti socialiste destourien à Monastir, en octobre 1971, une tentative d’ouverture interne surgit. Des figures comme Ahmed Mestiri réclament davantage de règles, de contre-pouvoirs, de pluralisme. Hédi Nouira et son groupe au sein du PSD perdent les élections. La dynamique est stoppée net, avec l’arbitrage décisif de Habib Bourguiba. Le message est clair : la libéralisation sera économique, pas politique.
Sans canaux politiques d’expression, les déséquilibres ne trouvent d’issue que dans la tension. En 1978, la confrontation avec l’UGTT dirigée par Habib Achour débouche sur le “Jeudi noir”. La grève générale est réprimée dans le sang, dizaines de morts, arrestations massives. En neutralisant la centrale syndicale, le régime élimine l’unique canal institutionnel permettant aux frustrations sociales et régionales d’être négociées. La conflictualité n’a désormais plus d’exutoire que la rue.
La réponse est sécuritaire. L’appareil répressif se renforce. C’est dans ce contexte qu’une figure militaire, Zine el-Abidine Ben Ali, est appelée au sein des structures de sécurité. Le ver dans le fruit est là : priorité à la stabilité, entendez répression, pas à la redistribution territoriale. La matrice est en place.
Gafsa, la fissure devenue visible
En janvier 1980, l’attaque contre Gafsa, fomentée par Kadhafi et quelques généraux algériens, est un terrible choc : comment des Tunisiens ont-ils pu prendre les armes contre le pouvoir ? La rébellion est étouffée, la population se mobilise pour défendre sa ville.
Même si l’aventure n’a pas trouvé le soutien populaire escompté, Gafsa n’était pas une catastrophe imprévisible. Elle incarne la région sacrifiée : riche en ressources, mais pauvre en retombées locales ; dépendante d’une industrie extractive polluante et dangereuse, sans diversification économique ; éloignée des centres de décision.
Les révoltes naissent presque toujours de cette région, qui constitue un terreau de colère sociale prêt à l’emploi. La fracture territoriale n’est plus statistique, elle devient politique.
L’attaque de Gafsa sonnera le glas de la période Nouira.
Un modèle performant mais fragile
Il serait caricatural de réduire Hédi Nouira à ses angles morts. Son action a modernisé l’économie, diversifié la production et intégré la Tunisie au commerce international. Mais son modèle repose sur des piliers fragiles : croissance concentrée géographiquement, compensation budgétaire coûteuse et sans effet structurel, capitalisme relationnel favorisant les réseaux côtiers, verrouillage politique interdisant toute régulation démocratique des déséquilibres, dépendance à un contexte international favorable rendant l’édifice vulnérable aux chocs extérieurs.
Tant que la conjoncture soutient les exportations et que la paix sociale tient, le système fonctionne. Mais lorsque les chocs surviennent, les déséquilibres internes apparaissent au grand jour. La fracture régionale, installée progressivement dans les années 1970, ne disparaît pas et resurgira avec violence en 2010-2011.
Le miracle partiel
L’histoire n’est ni un hommage ni un réquisitoire. Elle est une mise en perspective. Dans cette perspective, la Tunisie d’aujourd’hui porte encore les lignes de faille dessinées hier : littoral dynamique, intérieur en quête d’équité, économie de rente, État central puissant, société exigeant davantage de justice sociale et territoriale.
Le véritable héritage de Hédi Nouira n’est pas seulement économique. C’est une méthode : ouvrir l’économie tout en centralisant le pouvoir ; moderniser les infrastructures sans rééquilibrer les territoires ; amortir les tensions par la subvention plutôt que par la redistribution structurelle. Le miracle a existé. Mais il était partiel. Et un miracle partiel laisse toujours derrière lui des régions qui n’y ont pas cru parce qu’elles n’y ont pas participé.
Moderniser ne suffit pas. Encore faut-il partager la modernité. Et c’est peut-être là la plus grande leçon de l’ère Nouira : un développement qui creuse des écarts, au lieu de les résorber, n’est pas un développement, mais un réaménagement des privilèges. La Tunisie de 2026, avec son littoral qui tire et son intérieur qui peine, sa caisse de compensation, son économie de rente, et l’absence de vie politique démocratique, en est la vivante illustration.
BIO EXPRESS
Mohamed Salah Ben Ammar est un médecin et universitaire tunisien, ancien ministre de la Santé en 2014
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.











Commentaire
Vladimir Guez
Je ne crois pas qu’aux USA on ait opté pour le partage de la misère parce que la Californie drainait plus de richesses qu’un etat intérieur comme l’Arkansas ou le Dakota.
Nulle part la prospérité n’est uniforme sur un territoire et partout les zones cotieres sont les zones les plus attractives .
Ce n’est pas pour autant quil faut adhérer a la débilité socialiste.