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Conflit, bavure, riposte : le grand dictionnaire de l’hypocrisie occidentale

Par Marouen Achouri

Il faut rendre hommage à l’Occident : il ne fait pas que des guerres, il invente aussi les mots pour les raconter. Et à force de manier le dictionnaire comme d’autres manient les missiles, il a réussi un tour de force admirable : transformer l’occupation en « conflit », le massacre en « riposte », et l’invasion en « opération spéciale ».

Prenez le plus vieux feuilleton diplomatique de notre époque : le fameux « conflit israélo-palestinien ». L’expression a l’élégance feutrée d’un colloque universitaire. Elle suggère deux camps, deux armées, deux États, deux forces équivalentes qui se feraient face dans une sorte de duel tragique mais symétrique. Or, dans la réalité, on parle d’une puissance militaire soutenue par la première armée du monde, face à un peuple sans armée régulière, fragmenté, occupé et sous blocus.

Appeler cela un « conflit », c’est comme qualifier un braquage de « désaccord financier ». Mais la magie lexicale opère. À force d’être répétée sur les plateaux de télévision et dans les communiqués officiels, l’expression devient vérité.

Quand bombarder, c’est se défendre

Mieux encore : quand Israël bombarde Gaza, annexe des territoires ou poursuit la colonisation, le mot-clé est toujours prêt : « droit à se défendre ». Un droit sacré, inaliénable, quasi théologique. Peu importe que des instances internationales évoquent des crimes de guerre ou que des juristes parlent de nettoyage ethnique : la formule « droit à se défendre » agit comme un talisman. Elle absout tout.

En revanche, lorsque la Russie de Vladimir Poutine envahit l’Ukraine et annexe des territoires, l’Occident retrouve soudain le sens aigu du droit international. Cette fois, les mots sont lourds, moraux, implacables : « agression », « violation flagrante de la souveraineté », « menace pour l’ordre mondial ».

On aurait presque envie d’applaudir cette soudaine ferveur juridique. Presque.

La différence ? Elle ne tient ni aux principes ni aux textes, mais aux intérêts stratégiques. Ce qui est « légitime défense » chez l’allié devient « impérialisme » chez l’adversaire. Le missile, lui, reste le même. Seule l’étiquette change.

Dernier épisode en date : les frappes américaines et israéliennes contre l’Iran, suivies de ripostes iraniennes visant des pays voisins. Selon Emmanuel Macron, président de la République française, la responsabilité première incomberait à l’Iran. Une position audacieuse, quand on considère que les premières frappes sont venues d’ailleurs.

Il faut une souplesse intellectuelle certaine pour expliquer qu’un pays bombardé est le principal fautif parce qu’il a eu l’outrecuidance de répondre. C’est un peu comme reprocher à quelqu’un de troubler l’ordre public parce qu’il a crié après avoir été frappé.

La guerre préventive, ce chef-d’œuvre sémantique

Mais la palme revient sans doute à cette invention conceptuelle signée États-Unis : la « guerre préventive ». Un bijou linguistique. L’idée est simple : frapper aujourd’hui pour éviter qu’un danger hypothétique ne se matérialise demain. Sans preuve formelle, sans validation universelle, mais avec la conviction intime que l’on incarne le Bien.

On se souvient encore des « armes de destruction massive » en Irak. Elles ont justifié une invasion, renversé un régime, plongé un pays dans le chaos… avant de disparaître dans les limbes de la fiction stratégique. Qu’importe : le concept, lui, est resté.

Dans le même registre, les bombardements deviennent des « frappes chirurgicales », comme s’il s’agissait d’une opération esthétique délicate. Les civils tués ? Des « dommages collatéraux ». L’expression est si propre qu’elle en devient obscène. Elle évite soigneusement les mots qui fâchent : enfants, familles, quartiers rasés.

À l’inverse, lorsque l’ennemi bombarde, on parle de « massacre », de « barbarie », de « terrorisme d’État ». Là encore, les morts ne sont pas différents. Seule la nationalité du pilote change.

Ce double standard ne s’arrête pas au Proche-Orient ou à l’Europe de l’Est. Les interventions occidentales en Libye ont été présentées comme une mission de « protection des civils ». Le résultat ? Un État effondré, des milices, un trafic d’êtres humains à ciel ouvert. Mais le vocabulaire, lui, était irréprochable.

Et lorsque des puissances occidentales soutiennent des régimes autoritaires alliés, on évoque la « stabilité régionale ». Si ces mêmes régimes basculent dans le camp adverse, ils deviennent soudain des « dictatures sanguinaires » qu’il faut combattre au nom des droits humains. Les principes semblent voyager en classe affaires : toujours du côté des intérêts.

Le plus fascinant reste la capacité des médias dominants à reprendre ce lexique sans le questionner. On « escalade », on « désescalade », on « neutralise des cibles ». On ne tue plus, on neutralise. On ne détruit plus, on sécurise. À ce rythme, la prochaine guerre sera probablement une « opération d’optimisation territoriale ».

Il ne s’agit pas de blanchir les crimes des uns en dénonçant ceux des autres. L’invasion russe de l’Ukraine est condamnable. Les exactions de groupes armés, où qu’ils soient, le sont aussi. Mais si le droit international est un principe, il ne peut pas être à géométrie variable. Sinon, il cesse d’être un droit pour devenir un outil.

Le problème n’est pas seulement moral. Il est politique. À force de manier le double discours, l’Occident érode sa propre crédibilité. Comment convaincre le monde de la valeur universelle des droits humains quand on les invoque ici et les ignore là ? Comment parler de souveraineté sacrée quand on la viole ailleurs au nom de la sécurité ?

Cette hypocrisie lexicale finit par produire l’effet inverse de celui recherché. Elle nourrit le cynisme, alimente les discours anti-occidentaux et affaiblit les normes qu’elle prétend défendre.

Peut-être faudrait-il commencer par une révolution sémantique. Appeler une occupation une occupation. Un bombardement un bombardement. Une invasion une invasion. Et admettre que le « droit de se défendre » ne peut pas être un permis illimité de raser.

Mais cela supposerait un courage rare : celui d’appliquer les mêmes mots aux amis et aux ennemis.

En attendant, le grand théâtre diplomatique continue. Les communiqués tombent, les experts commentent, les présidents expliquent. Et quelque part, entre deux « frappes ciblées » et trois « ripostes proportionnées », des villes brûlent pendant que les mots, eux, restent impeccablement repassés.

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2 commentaires

  1. Gg

    Répondre
    4 mars 2026 | 18h18

    Sans ironie cette fois!
    Il est honnête de condamner sans appel la guerre jadis menée contre l’Iraq, pays alors prospère, laïque très tolérant, où les femmes vivaient normalement, au nom d’armes de destruction massives qui n’ont jamais existé, de bébés du Koweit tués dans les couveuses etc…
    Mais dans le cas de l’Iran actuellement, les raisons objectives et indiscutables ne manquent pas.

  2. Gg

    Répondre
    4 mars 2026 | 18h05

    Très bonne démonstration !
    Il faut maintenant demander à la population de l’Iran, surtout les femmes, ce qu’elle en pense.
    Et à Israël bien sûr, promis à la destruction par le feu nucléaire.
    En l’état cela ressemble à une épreuve scolaire dont le sujet serait « Les bananes sont bleues, commentez » !

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