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La peur ne gouverne pas. Elle administre la paralysie

Par Mohamed Salah Ben Ammar

Par Mohamed Salah Ben Ammar

En Tunisie, chaque pénurie déclenche le même rituel. Une annonce solennelle. Un ton martial. Une promesse de nettoyage intégral. La corruption sera traquée, débusquée, pulvérisée. Les arrestations deviennent des messages politiques. Les images circulent. L’autorité s’affiche.

L’illusion fonctionne toujours : enfin, quelqu’un frappe.

Mais frapper n’a jamais suffi à gouverner. Frapper, c’est produire un signal. Gouverner, c’est produire un système, encore faut-il en être capable ? En Tunisie faute d’imagination, on réprime.

On met en scène la fermeté parce que la fermeté est visible. Elle plait.

Des institutions indépendantes, un mécanisme de contrôle robuste, une procédure transparente : cela ne fait pas vibrer les écrans. S’attaquer aux racines des maux, initier des réformes structurelles n’est pas télégénique. C’est technique, lent, ingrat et puis il faut en être capable. On dissout l’Instance nationale de lutte contre la corruption (INLUCC) sans la remplacer : voilà pour la méthode.

La répression simplifie. Elle personnalise. Elle transforme un dysfonctionnement systémique en galerie d’accusés. C’est rassurant : si le mal a des visages, il suffit de les remplacer.

Or la corruption en Tunisie n’est pas une collection d’individus. Elle n’est pas réservée à une catégorie sociale ou professionnelle. Elle est diffuse. C’est une architecture. Un système. Elle naît pour certains de la misère, de la pauvreté, des bas salaires, de l’inflation, de l’arbitraire administratif, pour d’autres de l’avidité, de la soif de paraitre ; elle prospère dans l’instabilité normative et se renforce quand le pouvoir se concentre sans contrepoids. Elle est elle-même la fille de la corruption : l’argent de la corruption sert à corrompre. Elle devient une seconde nature pour celui qui en vit.

La peur ne moralise pas l’administration. Elle la rend anxieuse. Le responsable ne devient pas plus intègre ; il devient plus prudent. Il évite la signature. Il multiplie les demandes d’aval. Il s’abrite derrière des circulaires contradictoires. L’initiative devient un risque. La décision, un piège potentiel. Résultat : l’État ne se purifie pas, il se fige.

Or une administration figée produit exactement ce qu’elle prétend combattre : des circuits parallèles. Quand la voie officielle est imprévisible, on cherche une voie relationnelle. Quand la décision est rare, elle devient précieuse. Et plus elle devient précieuse, plus elle attire les intermédiaires.

On croyait l’éradiquer. On l’a diffusée.

La peur produit aussi un effet plus subtil : le silence. L’entrepreneur attend. L’investisseur observe. Le fonctionnaire évite. Le citoyen se tait. Non par adhésion, mais par calcul. Le silence n’est pas un consensus. C’est un réflexe de protection.

Et dans ce climat, l’économie tunisienne, déjà fragile, déjà contrainte par l’endettement, déjà marquée par une croissance atone, ne trouve aucun oxygène. L’investissement n’aime ni l’imprévisibilité ni l’arbitraire. Il a besoin de règles stables, non de signaux spectaculaires.

Punir est nécessaire. L’impunité détruit l’État. Mais punir sans réformer les mécanismes, c’est déplacer le problème sans le résoudre. C’est traiter les symptômes tout en renforçant la cause.

Une lutte sérieuse contre la corruption ne se limite pas aux arrestations, mais à la capacité d’un système à rendre la corruption inutile. À la clarté des procédures. À l’indépendance effective des contrôles. À la séparation réelle des pouvoirs. À la stabilité des normes.

La corruption, elle, adore la peur. Elle remplace la responsabilité par la loyauté, la compétence par l’alignement, l’institution par la personne. À court terme, cela produit de l’obéissance. À long terme, cela érode la confiance.

Or la confiance est l’infrastructure invisible d’une nation. Sans elle, les talents partent, les capitaux hésitent, les projets s’étiolent. Une société peut survivre à la contrainte. Elle ne prospère que dans la prévisibilité.

La Tunisie n’a pas besoin d’une intensification permanente du spectacle répressif. Elle a besoin d’un désarmement progressif de l’irrationnel.

Gouverner durablement, ce n’est pas faire peur. C’est organiser la règle de manière à ce que la peur devienne inutile.

La peur fait du bruit. Les institutions font de la stabilité.

Le bruit ne fait pas de bien ; le bien ne fait pas de bruit. Et entre le bruit et la stabilité, un pays finit toujours par choisir, consciemment ou par épuisement.

BIO EXPRESS

Mohamed Salah Ben Ammar est un médecin et universitaire tunisien, ancien ministre de la Santé en 2014

Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.

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