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Quand on veut protéger le travail, sans comprendre comment il se crée

Par Marouen Achouri

Il y a des lois qui changent un pays. D’autres qui le paralysent. Et puis il y a celles qui réussissent l’exploit de faire les deux à la fois. L’amendement du Code du travail adopté début 2025 semble appartenir à cette dernière catégorie. L’intention affichée était irréprochable : mettre fin à la précarité de l’emploi, protéger les travailleurs et limiter les abus liés aux contrats temporaires et à la sous-traitance. Sur le papier, difficile de s’y opposer. Qui serait contre la dignité au travail ? Qui pourrait défendre ouvertement la précarité ?

Le problème, comme souvent en Tunisie, ne réside pas dans l’objectif mais dans la méthode. Une réforme économique digne de ce nom devrait normalement s’appuyer sur des études d’impact sérieuses, une concertation approfondie avec les entreprises et une évaluation claire de ses effets sur la compétitivité, l’emploi et l’investissement. Or, l’amendement est arrivé comme une injonction verticale : la loi d’abord, les conséquences ensuite, comme ce fut le cas pour la loi sur les chèques ou encore la facturation électronique. Et justement, les conséquences commencent à apparaître.

Quand la loi devient une charge

Le premier signal chiffré vient d’une entreprise qui n’a pourtant rien d’un contestataire social : BH Leasing. Dans un communiqué boursier publié le 10 mars 2026, la société financière indique que son résultat net pour l’exercice 2025 s’est établi à 2,7 millions de dinars, contre 3,9 millions de dinars l’année précédente. Une baisse notable qui ne s’explique pas par un effondrement de l’activité.

La raison principale se trouve ailleurs : l’augmentation des charges du personnel. Et la société ne laisse aucune ambiguïté sur l’origine de cette hausse. Elle précise clairement que cette évolution est directement liée à l’application des dispositions de la nouvelle loi relative aux contrats de travail n°9-2025. En d’autres termes, une entreprise cotée en Bourse vient d’expliquer noir sur blanc que la réforme du Code du travail a pesé sur sa rentabilité.

Certes, BH Leasing évoque également une baisse des autres produits financiers liée à la diminution du taux de rémunération des placements. Mais l’essentiel est ailleurs : la nouvelle législation a un coût. Ce constat est d’autant plus révélateur qu’il ne concerne ni une start-up fragile ni une petite entreprise familiale. Il s’agit d’un établissement financier solide, habitué aux contraintes réglementaires et aux fluctuations du marché. Si même ce type d’entreprise commence à ressentir l’impact de la réforme, on imagine aisément ce qu’il en est pour des sociétés plus modestes, dont l’équilibre dépend directement de la gestion de leur masse salariale.

La mécanique économique, elle, est d’une simplicité presque brutale. Lorsqu’on augmente les charges liées à l’emploi tout en supprimant les marges de flexibilité dont disposent les entreprises, ces dernières n’ont que deux options. La première consiste à accepter une baisse de leurs résultats. La seconde consiste à réduire leurs effectifs. Entre perdre de l’argent et réduire la voilure, beaucoup finissent par choisir la seconde solution, non par cynisme mais par instinct de survie. C’est là que l’ironie devient particulièrement mordante : une loi censée lutter contre la précarité peut finir par produire exactement l’effet inverse, en créant du chômage.

L’État, champion du double discours

Mais l’aspect le plus fascinant de cette réforme n’est peut-être pas son impact économique. Le plus fascinant est l’identité du plus mauvais élève dans son application : l’État lui-même. Pendant que le secteur privé se voit imposer, parfois brutalement, les nouvelles règles du Code du travail, l’administration publique continue d’employer des milliers de personnes dans des conditions que la réforme prétend précisément abolir. Contrats précaires, mécanismes temporaires, statuts hybrides, dispositifs « en attente de régularisation » : la créativité administrative semble sans limite lorsqu’il s’agit de contourner les règles que l’on impose aux autres.

Autrement dit, l’État continue de pratiquer ce qu’il interdit désormais aux entreprises de faire. On oblige le secteur privé à appliquer une loi rigide tout en maintenant, au sein de l’appareil public, des situations que la réforme prétend combattre. La scène ressemble à un arbitre distribuant des cartons rouges à tous les joueurs… sauf à sa propre équipe.

Le résultat est un mélange assez singulier d’injonction morale et d’aveuglement économique. Pendant que l’on célèbre la fin de la sous-traitance et la victoire symbolique contre la précarité, des centaines de salariés ont déjà perdu leur emploi dans la discrétion la plus totale. Ces licenciements ne font pas de bruit, ne donnent lieu à aucune conférence de presse et ne nourrissent aucun discours officiel. Pourtant, ils existent et ils constituent l’une des premières conséquences concrètes d’une réforme pensée davantage comme un geste politique que comme une politique économique.

Dans ce contexte, le président de la République, Kaïs Saïed, continue de rappeler régulièrement l’importance du droit au travail dans des conditions dignes et avec une rémunération équitable. Lors de la réception de la cheffe du gouvernement Sarra Zaâfrani Zenzri et du ministre de l’Économie Samir Abdelhafidh, il a encore affirmé que les efforts se poursuivraient sans relâche afin de concrétiser ce droit constitutionnel malgré les difficultés. Le principe est incontestable. Mais une question simple demeure : avec quelle richesse ?

Une économie fonctionne selon une logique élémentaire. Pour redistribuer, il faut d’abord produire. Pour produire, il faut des entreprises solides. Et pour avoir des entreprises solides, il faut un cadre réglementaire qui ne les transforme pas en cobayes législatifs. Lorsqu’une entreprise périclite, elle ne cesse pas seulement de réaliser des profits. Elle cesse aussi de créer des emplois, de payer des impôts et de distribuer des salaires. Autrement dit, affaiblir l’entreprise revient à affaiblir la source même de la richesse que l’on prétend vouloir partager, équitablement ou non.

C’est peut-être là la grande contradiction de cette réforme : vouloir protéger le travail sans comprendre réellement comment il se crée. Une loi peut obliger une entreprise à signer un contrat, mais elle ne peut pas l’obliger à rester rentable. Et lorsque la rentabilité disparaît, la réalité finit toujours par reprendre ses droits, même face aux meilleures intentions du monde.

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2 commentaires

  1. Hannibal

    Répondre
    12 mars 2026 | 7h29

    Moins de bénéfice signifie moins d’impôts.
    Licenciements signifient moins de consommation, moins d’impôts et plus de précarité.
    C’est une loi perdant-perdant.
    A propos de licenciements, savez-vous que même parfaitement justifiés, ils génèrent des demandes de pots-de-vin. J’ai envie de gerber 🙁

  2. Yona Marre

    Répondre
    12 mars 2026 | 7h04

    Excellent article ! Encore un exemple de comment le populisme orchestré par un président inculte économique, cherchant « l’audimat populaire » plutôt que l’efficacité économique et la bonne gouvernance, continue de faire sombrer davantage ce pauvre pays et ses entreprises dans la pauvreté et l’ignorance

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