Heure de Tunis :
Plus de prévisions: Meteo 25 jours Paris
Light
Dark

Quotas d’huile d’olive : le lobby italien dicte la politique européenne face à la Tunisie

Service IA, Business News

Par Raouf Ben Hédi

Alors que la Tunisie réalise une campagne oléicole exceptionnelle, l’Union européenne refuse de doubler le contingent d’importation à droit de douane zéro. Derrière cette décision, un lobbying actif des organisations agricoles italiennes. Une mauvaise nouvelle pour les exportateurs tunisiens, mais aussi un signal politique qui intervient quelques mois après une crise diplomatique entre Tunis et Bruxelles.

La Commission européenne a décidé de ne pas accorder de nouvelles concessions commerciales à la Tunisie sur les importations d’huile d’olive. Bruxelles a ainsi rejeté la proposition visant à doubler le contingent d’huile d’olive tunisienne pouvant entrer sur le marché européen à droit de douane zéro.

Cette position a été confirmée par le commissaire européen à l’Agriculture, Christophe Hansen, qui a indiqué que l’exécutif européen ne prévoit pas de concessions commerciales supplémentaires pour ce produit.

La Tunisie espérait porter ce contingent préférentiel à 100.000 tonnes par an, afin de soutenir ses exportations vers son principal marché.

Le lobbying italien à l’origine du blocage

Derrière la décision européenne se trouve un lobbying agricole italien particulièrement actif. Plusieurs médias spécialisés italiens ont révélé qu’une campagne d’influence avait été menée auprès de la Commission européenne par deux organisations professionnelles puissantes : Coldiretti et Filiera Italia.

Dans une lettre adressée à Bruxelles, ces organisations ont demandé explicitement de bloquer la proposition visant à doubler le contingent d’huile d’olive tunisienne importée à droit de douane zéro, estimant qu’une telle mesure fragiliserait les producteurs européens, en particulier italiens. L’information a notamment été rapportée par les médias italiens spécialisés Agricolae et Teatro Naturale, qui suivent de près l’actualité du secteur oléicole.

Selon ces organisations agricoles, l’augmentation des importations d’huile étrangère exerce déjà une pression importante sur les prix du marché européen. Les arrivées d’huile tunisienne auraient ainsi progressé d’environ 40 % ces dernières années, avec un prix moyen d’environ 3,5 euros le kilo (11,9 dinars), un niveau jugé difficilement soutenable pour la filière italienne.

Toujours selon ces sources médiatiques italiennes, Coldiretti et Filiera Italia ont averti la Commission européenne qu’un élargissement du contingent tarifaire risquerait d’entraîner une chute des prix sur le marché européen et de mettre en péril la rentabilité des producteurs italiens.

La Commission européenne semble avoir entendu ces arguments. Interrogé sur le sujet, le commissaire européen à l’Agriculture, Christophe Hansen, a indiqué que l’exécutif européen ne prévoit pas de concessions commerciales supplémentaires pour l’huile d’olive, confirmant ainsi le refus de revoir à la hausse le quota tunisien, selon ce que rapportel’agence italienne Nova, qui évoque explicitement l’intervention de Coldiretti et Filiera Italia dans ce dossier.

Une décision qui intervient en pleine campagne record

Ce refus intervient pourtant au moment où la Tunisie connaît l’une des meilleures campagnes oléicoles de son histoire récente.

Selon les données de l’Observatoire national de l’agriculture, les exportations tunisiennes d’huile d’olive ont atteint 130.900 tonnes durant les trois premiers mois de la campagne 2025-2026, soit une hausse de près de 56 % par rapport à la même période de l’année précédente.

Ces exportations ont généré 1,62 milliard de dinars, en progression de 34,8 % sur un an.

L’Union européenne demeure de loin le principal débouché de l’huile d’olive tunisienne, absorbant plus de 55 % des volumes exportés.

Dans ce contexte, le refus européen de faciliter davantage l’accès au marché communautaire pourrait peser sur les exportateurs tunisiens, alors que les volumes disponibles sont particulièrement importants cette année.

Une filière stratégique pour l’économie tunisienne

L’huile d’olive constitue l’un des produits agricoles les plus stratégiques pour la Tunisie.

Entre septembre et décembre 2025, les exportations avaient déjà atteint 108.000 tonnes, dont 50.000 tonnes pour le seul mois de décembre, pour une valeur d’environ 1,379 milliard de dinars.

La grande majorité des volumes est exportée en vrac, tandis que la part de l’huile conditionnée augmente progressivement.

Face à l’ampleur de la récolte, le ministère du Commerce avait d’ailleurs appelé en janvier dernier à intensifier les exportations et conquérir de nouveaux marchés, tout en multipliant les actions de promotion à l’international.

Une décision aux possibles implications politiques

La décision européenne intervient dans un contexte diplomatique qui s’est sensiblement tendu entre Tunis et Bruxelles ces derniers mois.

Fin novembre 2025,les relations entre les deux partenaires avaient connu une séquence particulièrement délicate après la convocation de l’ambassadeur de l’Union européenne en Tunisie par le président de la République, à la suite d’une rencontre avec le secrétaire général de l’UGTT.

Quelques jours plus tard, le Parlement européen adoptait une résolution critique sur la situation des libertés en Tunisie, suscitant une réaction très ferme du président Kaïs Saïed, qui dénonçait une ingérence dans les affaires internes du pays.

Rien n’indique officiellement que ces tensions diplomatiques aient influencé la décision européenne sur les quotas d’huile d’olive. Mais la proximité chronologique entre ces événements alimente certaines interrogations.

Une question de contreparties

La décision européenne intervient également dans un contexte plus large de coopération entre la Tunisie et l’Union européenne, notamment sur le dossier migratoire.

Depuis plusieurs années, Tunis joue un rôle central dans la stratégie européenne de contrôle des flux migratoires en Méditerranée centrale. Les garde-côtes tunisiens ont considérablement renforcé leurs opérations d’interception en mer et les départs clandestins vers l’Italie sont désormais régulièrement stoppés au large des côtes tunisiennes.

Dans la pratique, cette politique a transformé la Tunisie en pays de retenue pour des milliers de migrants, notamment originaires d’Afrique subsaharienne, qui se retrouvent bloqués sur le territoire tunisien dans l’attente d’un départ devenu de plus en plus difficile.

Cette situation est la conséquence directe de la coopération sécuritaire entre Tunis et Bruxelles, dans laquelle l’Union européenne apporte un soutien financier, logistique et opérationnel aux autorités tunisiennes pour lutter contre l’immigration irrégulière.

Dans ce contexte, certains observateurs estiment que la Tunisie pourrait légitimement attendre des contreparties économiques plus substantielles de la part de ses partenaires européens, notamment sous la forme d’un accès facilité au marché communautaire pour certains produits stratégiques.

L’huile d’olive, l’un des principaux produits agricoles d’exportation du pays, aurait pu constituer l’un de ces leviers. Le refus européen d’augmenter le contingent d’importation intervient donc à un moment où la Tunisie assume déjà une part importante du contrôle des flux migratoires vers l’Europe.

Il serait toutefois excessif d’établir un lien direct entre ces deux dossiers. Mais pour certains analystes, l’épisode des quotas d’huile d’olive rappelle que, dans les relations euro-méditerranéennes, les enjeux économiques et migratoires restent étroitement imbriqués.

Une équation diplomatique encore floue

Au-delà du dossier technique des quotas, l’épisode révèle surtout la réalité des rapports de force qui structurent les relations entre la Tunisie et l’Union européenne.

Dans ce dossier précis, le lobbying agricole italien a visiblement pesé davantage que les intérêts économiques d’un partenaire méditerranéen qui demeure pourtant l’un des principaux fournisseurs d’huile d’olive du marché européen.

La situation soulève également une interrogation politique plus large. Les relations entre la présidente du conseil italien Giorgia Meloni et le président Kaïs Saïed ont longtemps été présentées comme particulièrement étroites, notamment autour de la coopération migratoire entre les deux pays. Or le blocage actuel, porté par des organisations agricoles italiennes influentes, interroge sur la solidité réelle de cette entente Meloni-Saïed.

Si l’Italie reste un partenaire central de la Tunisie, notamment sur les dossiers migratoires et énergétiques, la question se pose désormais de savoir jusqu’où cette proximité politique peut se traduire en soutien économique concret lorsque les intérêts agricoles italiens sont en jeu.

Dans ce contexte, il y a lieu de s’interroger sur la stratégie diplomatique de Tunis. Face à un dossier aussi sensible pour l’économie tunisienne, la question se pose de savoir si une visite de Kaïs Saïed à Rome ou à Bruxelles ne pourrait pas contribuer à débloquer la situation.

Car derrière le débat sur quelques dizaines de milliers de tonnes d’huile d’olive se joue en réalité une question plus large : celle de la capacité de la Tunisie à défendre ses intérêts économiques au sein d’un espace européen où les équilibres politiques et les lobbies sectoriels restent déterminants. Et c’est Kaïs Saïed qui est le premier responsable de la défense des intérêts économiques tunisiens.

Finalement, dans cette équation, la filière oléicole tunisienne se retrouve au cœur d’un jeu diplomatique qui la dépasse largement.

Raouf Ben Hédi

Subscribe to Our Newsletter

Keep in touch with our news & offers

Contenus Sponsorisés

3 commentaires

  1. HatemC

    Répondre
    11 mars 2026 | 11h42

    L’article, tout en étant factuel sur le blocage européen, entretient effectivement une narration de la « Tunisie victime » du grand méchant loup européen et des lobbies italiens.
    Accuser l’Europe de limiter les quotas de vrac, c’est admettre que la Tunisie accepte de rester un « réservoir de matière première » pour les industriels étrangers.
    – La réalité …
    L’huile d’olive tunisienne en vrac est souvent mélangée en Italie ou en Espagne pour « redresser » des huiles européennes de moindre qualité, puis revendue sous marque européenne avec une marge colossale.
    – La critique …
    Pourquoi la Tunisie n’a-t-elle pas, depuis 20 ans, imposé une politique agressive de mise en bouteille (branding) ?
    L’huile conditionnée n’est pas soumise aux mêmes contraintes de quotas de vrac et génère 3 à 4 fois plus de valeur ajoutée.

    L’article pointe du doigt le « méchant » lobby italien, mais il interroge peu la responsabilité des politiques tunisiennes passées qui n’ont pas su diversifier les marchés (vers l’Asie ou l’Amérique du Nord) ni imposer une transition massive vers l’huile conditionnée, qui échappe à certaines contraintes du vrac.

    Alors que la demande explose aux États-Unis, au Canada, au Brésil ou au Japon, la Tunisie reste braquée sur le marché européen.
    Plutôt que de quémander 40 000 tonnes de quotas supplémentaires à Bruxelles, la diplomatie économique tunisienne devrait déjà être implantée massivement sur les marchés asiatiques et américains où les lobbies italiens n’ont aucun pouvoir de blocage douanier.

    L’Italie fait son travail de lobbyiste pour ses agriculteurs.
    La vraie question n’est pas « Pourquoi l’Europe est-elle méchante ? », mais

    « Pourquoi la Tunisie n’a-t-elle toujours pas de stratégie pour se passer de la permission de l’Europe ? » …. HC

    • Gg

      Répondre
      11 mars 2026 | 12h28

      Salut Hatem !
      Je suis encore d’accord avec toi !
      Zéro frais de douane revient à mettre en concurrence frontale les professionnels italiens et tunisiens.
      Vu les écarts de salaires, ce n’est pas tenable.
      La solution pour les tunisiens est donc de diversifier les débouchés…
      L’huile tunisienne a la cote, c’est jouable.

      • HatemC

        Répondre
        11 mars 2026 | 14h09

        Hello Gégé
        Bien sur qu’il faut diversifier les débouchés … aux USA par exemple, l’huile tunisienne conditionnée se vend entre 18 € et 30 € le litre (soit environ 60 à 100 DT). Contrairement à l’Europe qui veut l’huile pour ses usines, l’Amérique veut l’huile pour ses tables… toute la différence est là … le conditionnement et un LABEL FORT

Répondre

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *