Sommes-nous dans un pays démocratique ? Assurément pas ! Sommes-nous sur le chemin qui y mène ? Rien n’est moins certain ! À qui incombe la responsabilité alors ? C’est la faute à Voltaire bien sûr ! C’est Gavroche qui le dit pour expliquer l’absurde. Abir Moussi, face à l’absurdité de sa condamnation à dix ans de cachot, elle aurait dû se dire, elle aussi, que c’est la faute à Rousseau.
Une condamnation qui défie la raison
Effectivement, car à travers l’inconséquence du verdict de la Cour d’appel, il est difficile d’entrevoir ne serait-ce qu’un faisceau de rationalité. Sinon comment se convaincre qu’une présidente d’un parti politique reconnu de l’opposition, juriste de surcroît, se déplace accompagnée par des cadres de son parti et un huissier notaire jusqu’au bureau d’ordre du palais présidentiel pour commettre un délit au vu et au su de tout le monde, lui valant dix ans d’emprisonnement. Il faut être fou pour le faire.
Sinon, comme le dit Gavroche, c’est la faute à Voltaire.
Une justice qui a perdu son essence
Mais elle n’est pas la seule à se trouver confrontée à une justice qui perd son nord et qui devient inintelligible même pour les magistrats eux-mêmes.
L’Association des magistrats tunisiens et son président, le juge Anas Hmaidi, ne cessent de sonner l’alarme depuis des années pour alerter contre les dérives d’une justice qui a perdu son âme depuis qu’elle a accepté de se faire délester de son statut de pouvoir qui contrôle tous les autres pouvoirs et de devenir une fonction parmi d’autres fonctions au sein d’un État hyper centralisé.
L’ancien magistrat Ahmed Souab a voulu défendre l’indépendance de ses anciens collègues. Mais son message n’est visiblement pas bien passé auprès de ces juges, ce qui lui a valu huit mois de prison.
Journalistes et militants dans le viseur
De toute manière, les fonctionnaires qui font office de magistrats ont tout le monde, ou presque, dans leur viseur. En priorité ceux qui défendent les libertés publiques et privées, ou ceux qui défendent les grandes causes. Les journalistes paient le prix fort pour avoir défendu le droit de tous les citoyens à une expression libre et à une presse indépendante. Durant les cinq dernières années, beaucoup parmi eux ont fait l’objet de poursuites judiciaires et l’ont payé dans leur chair. Mourad Zeghidi et Borhene Bssais sont d’ailleurs toujours en prison pour un motif passe-partout qui est celui de blanchiment d’argent.
Des militants associatifs sont pourchassés par une justice qui a la fâcheuse tendance de signer des mandats de dépôt avec une célérité déconcertante. Une jeune maman, Sherifa Riahi, a été privée d’allaiter son bébé de deux mois et a passé vingt mois en prison parce qu’elle a apporté une aide humanitaire à des migrants qui ont besoin de cette aide. Saloua Ghrissa et Saadia Mosbah sont toujours en prison pour les mêmes raisons. Ailleurs, ces militantes auraient été sanctifiées pour leur courage et leur abnégation. Mère Teresa a eu la chance de s’installer à Calcutta. Si elle avait choisi la Tunisie de ces dernières années, elle aurait pu périr dans l’une des prisons à cause de l’exiguïté de l’esprit de ces fonctionnaires.
Des jeunes militants de la flottille Soumoud sont toujours incarcérés parce qu’ils se sont dévoués, avec l’acharnement de leur jeunesse, à la cause palestinienne. Leur tort, le seul en dépit des motifs peu crédibles de blanchiment d’argent, est d’avoir crié trop fort leur soutien à la cause palestinienne alors que leurs aînés, par lâcheté sous couvert de realpolitik, ont préféré avaler leurs langues.
Dans ce cas comme ailleurs, la justice n’a pas été à la hauteur de sa mission. Elle a juste été à la hauteur de sa fonction.










