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Bourguiba – Ben Youssef : les accords d’indépendance de la discorde

Par Mohamed Salah Ben Ammar

Par Mohamed Salah Ben Ammar

Le 20 mars prochain, la Tunisie célébrera le soixante-dixième anniversaire de son indépendance. Depuis 2019, la commémoration de cette fête nationale semble s’estomper. Les drapeaux sont moins présents dans les rues et les discours officiels se font plus discrets. 

Pourquoi le maître actuel de Carthage a-t-il choisi de ne pas donner le faste nécessaire et qu’il convient d’accorder à un jour tellement important pour nous ? Il serait erroné de croire que ce choix est simplement un autre caprice. Il révèle une ambiguïté dans l’interprétation d’une mémoire nationale jamais pleinement assumée.

En effet, l’indépendance tunisienne ne fut pas uniquement une victoire contre la puissance coloniale ; elle fut aussi, dans ses premières années, le théâtre d’une guerre fratricide.

Ben Youssef – Bourguiba : deux hommes, deux visions, deux Tunisie, un conflit

L’opposition entre Habib Bourguiba et Salah Ben Youssef était certes personnelle, mais elle reflétait également une réalité sociologique et politique longtemps occultée. Schématiquement, Bourguiba représentait le Sahel, les élites côtières, les professions libérales formées à l’européenne, une certaine idée de la modernité tournée vers la Méditerranée.

Salah Ben Youssef, avocat imprégné de culture occidentale, était perçu comme l’homme du Sud. Issu de Djerba, représentant les régions marginalisées et les réseaux commerçants, il était devenu, au fil de son conflit avec Bourguiba, l’homme du monde arabe.

Cette ligne de fracture, parmi d’autres, réapparaîtra, de façon déclarée ou dissimulée, à chaque étape de l’histoire nationale, et plus encore après la révolution du 14 janvier 2011. La rivalité entre Bourguiba et Ben Youssef n’opposa donc pas uniquement deux hommes politiques. Elle cristallisa l’une des tensions structurelles de la société tunisienne : celle qui oppose le centre à la périphérie, les inclus de la modernisation aux laissés-pour-compte, l’ouverture vers l’Europe à l’enracinement arabo-musulman. Jusque-là, rien d’extraordinaire : c’est le propre de la vie politique.

Sauf que cette rivalité va tourner au drame national.

Les tiraillements que connaît encore aujourd’hui le pays en sont l’écho lointain. Bourguiba a gagné ce bras de fer et a raflé toute la mise. Mais sa dérive mégalomaniaque et le culte de la personnalité ont exacerbé le ressentiment des perdants. Pendant près de trois décennies, la sensibilité nationaliste arabe et islamiste n’a pratiquement pas eu droit de cité dans l’espace politique. Les régions de l’intérieur ont été délaissées.

La lutte contre la colonisation a uni ; l’indépendance a divisé. Un classique, en somme.

C’est sûrement là l’une des clés pour comprendre certaines tensions qui minent encore la société tunisienne. Il serait simpliste de réduire la rupture entre Bourguiba et Ben Youssef à une simple rivalité personnelle ou à un simple désaccord stratégique. En réalité, elle traduisait un conflit politique profond sur la nature de l’indépendance, sur l’orientation du futur État tunisien et, dans une certaine mesure, sur la tentation d’intervention des puissances arabes et occidentales dans la vie politique tunisienne.

Bourguiba, soutenu par la France, défendait la « politique des étapes » : négocier progressivement avec la France pour obtenir l’autonomie interne, puis l’indépendance complète.

Ben Youssef, quant à lui, soutenu par Gamal Abdel Nasser, rejetait tout compromis avec la puissance coloniale et appelait à poursuivre la lutte jusqu’à ce qu’il appelait « une libération totale et immédiate ».

La rupture éclate en 1955 avec les accords d’autonomie interne.

Pour Bourguiba, ils représentaient une avancée pragmatique dans un contexte international défavorable aux affrontements directs avec les puissances coloniales. Pour Ben Youssef, ils constituaient une capitulation.

Au congrès du Néo-Destour à Sfax, en novembre 1955, Ben Youssef, secrétaire général du parti, est mis en minorité et exclu de la direction. Quelques semaines plus tard, il appelle à la reprise de la lutte armée. Une partie des fellaghas se rallie alors à lui, notamment dans le Sud et l’Ouest du pays ; d’autres choisissent Bourguiba. Les ingrédients de la lutte armée sont désormais réunis.

De la dissidence à l’insurrection

Attentats, embuscades, assassinats de cadres destouriens : la violence politique s’installe dans un pays qui n’a pas encore obtenu son indépendance. Chaque Tunisien est sommé de choisir son camp ; la neutralité devient impossible. Face à cette situation, les autorités tunisiennes naissantes mettent en place un appareil répressif redoutable.

Dès janvier 1956, une Cour spéciale est créée pour juger les crimes contre la sûreté de l’État. Quelques semaines après l’indépendance proclamée le 20 mars 1956, une Haute Cour de justice, souvent appelée « tribunal populaire », lui succède. Déjà, le « peuple » servait à justifier des choix personnels. Cette juridiction d’exception statue sans possibilité d’appel et ses décisions sont immédiatement exécutoires.

Les procès des yousséfistes se succèdent : condamnations à mort, exécutions parfois sur les places publiques, longues peines de prison. L’objectif est clair : démanteler toute capacité d’organisation du mouvement.

Dans certaines régions du Sud, la confrontation prend même la forme d’un conflit armé. À Matmata et à Tataouine, les combats entre insurgés et forces gouvernementales font des centaines de victimes. Pour enfoncer le clou, l’armée française, encore présente sur le territoire, participe à certaines opérations de « pacification », appuyée par l’aviation.

Des milices destouriennes, les « comités de vigilance », composées notamment d’anciens combattants loyalistes, prennent également part aux opérations. Dans plusieurs régions, elles se rendent responsables d’exactions dont la mémoire reste vive.

La crise yousséfiste révèle une fracture sociale et géographique profonde. Le nouveau pouvoir est dominé par les élites urbaines, souvent sahéliennes, formées dans les écoles françaises : avocats, fonctionnaires, cadres administratifs. Les fellaghas, eux, sont majoritairement issus des régions rurales et marginalisées.

Ni assez diplômés pour accéder aux fonctions politiques, ni jugés suffisamment disciplinés pour intégrer l’armée naissante, beaucoup ont le sentiment que les fruits de leur combat ont été confisqués. Cette frustration alimente la dissidence.

Mais ils ne sont pas les seuls soutiens de Ben Youssef. Une partie de la société tunisienne des grandes villes, notamment tunisoise, nationaliste arabe, conservatrice et méfiante envers l’Occident, se reconnaît davantage dans son discours que dans celui de Bourguiba. Mais une grande partie préfère se taire ou s’exiler.

L’insurrection décline progressivement à partir de 1956. L’appareil du jeune État prive le discours yousséfiste d’une partie de sa légitimité. Plus tard, l’évacuation des troupes françaises le 15 octobre 1963, la nationalisation des terres le 12 mai 1964, la mise en place d’une administration performante, d’une école républicaine et d’un Code du statut personnel révolutionnaire pour son temps, ainsi que le soutien actif de la Tunisie à la lutte algérienne, donnent rétrospectivement raison à Bourguiba.

La Tunisie a évité le traumatisme algérien.

Mais la rivalité entre les deux hommes ne s’éteint pas.

Le 8 janvier 1957, Salah Ben Youssef est condamné à mort par contumace. Il poursuit son exil entre la Libye, l’Égypte et l’Europe. L’ultime tentative de réconciliation en Suisse tourne au fiasco.

Le 12 août 1961, il est assassiné dans un hôtel de Francfort. Officiellement, les circonstances restent obscures. Pour de nombreux historiens, il s’agit d’une opération menée par des proches du pouvoir tunisien.

L’élimination physique du leader yousséfiste met fin à la rivalité politique, mais ne referme pas la plaie. Elle reste une tache noire dans le bilan de l’ère bourguibienne.

En décembre 1962, une tentative de coup d’État impliquant plusieurs anciens combattants et officiers renforce encore la méfiance de Bourguiba envers toute opposition. Les procès militaires qui suivent aboutissent à plusieurs exécutions.

À partir de cet épisode, Bourguiba fait entrer la Tunisie dans l’ère du parti unique et d’un système autoritaire qui durera près d’un quart de siècle.

Pendant des décennies, ces heures sombres de notre histoire disparaîtront du récit officiel de l’indépendance. Dans les manuels scolaires et les commémorations nationales, Bourguiba incarne seul la nation libérée. Ben Youssef est relégué au rang de traître ou d’égaré.

Mais l’histoire ne pardonne pas.

Dans certaines régions du Sud et de l’Ouest, la mémoire de la répression s’est transmise de génération en génération. Elle a nourri un sentiment durable d’injustice et de marginalisation.

Le temps de l’apaisement mémoriel

Soixante-dix ans après, l’heure n’est plus à la célébration des vainqueurs ni à la réhabilitation des vaincus. Elle est à la reconnaissance d’une dualité constitutive.

Le 20 mars n’est pas une marque de cigarettes, c’est un jour où nous devons nous unir 

La Tunisie a eu besoin de Bourguiba pour penser l’efficacité, la réforme et l’ouverture au monde. Elle a eu besoin de Ben Youssef pour penser la dignité, la solidarité avec ses voisins et la vigilance envers les ingérences étrangères.

Elle a besoin de les penser ensemble, non comme des ennemis, mais comme les deux pôles d’un même aimant national.

Cela suppose un travail mémoriel courageux : rouvrir les archives, donner la parole aux descendants des deux camps, organiser des colloques, des débats publics, des enseignements scolaires qui restituent la complexité de cette période. Reconnaître les crimes commis, sans angélisme ni repentance aveugle.

Cela suppose aussi, politiquement, de sortir du jeu des héritages exclusifs. La Tunisie ne sera pas sauvée par un retour au bourguibisme pur et dur, pas plus que par une révolution yousséfiste de rattrapage. Elle le sera par sa capacité à inventer une synthèse nouvelle, adaptée aux défis du XXIᵉ siècle.

L’indépendance fut un acte collectif, porté par un peuple et des forces diverses. Sa mémoire devrait l’être aussi.

En acceptant enfin que Bourguiba et Ben Youssef ont, chacun à leur manière, aimé la Tunisie et voulu son bien, le pays ferait un pas décisif vers sa propre maturité.

Car une nation qui assume ses contradictions n’est plus condamnée à les subir. Elle peut commencer à les dépasser.

Alors, de grâce, fêtons dignement le 20 mars : c’est notre fête nationale celle de tous les citoyens, sans exception.

Vive la Tunisie, vive la République, et Aïdkoum Mabrouk.

BIO EXPRESS

Mohamed Salah Ben Ammar est un médecin et universitaire tunisien, ancien ministre de la Santé en 2014

Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.

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4 commentaires

  1. zaghouan2040

    Répondre
    16 mars 2026 | 13h37

    Je rejoins tout a fait l’avis du commentateur précédent
    Il est difficile d’apprécier la pertinence de la politique accomandante de Bourguiba avec les occupants
    Soulignons qu’elle a abouti en 1956 a un résultat positif
    Mais comme l’a mentionné @Rationnel la gouvernance bourguibienne a partir des années 60 ne fut pas une politique de réconciliation nationale et encore moins une politique de modernisation authentique c’est a dire un programme d’optimisation et d’adaptation de l’essentiel c’est a dire le legs et l’identité civilisationnel du pays
    Ce fut une politique criminelle d’effacement de démolition de mensonge
    Ma famille l’a vécu dans sa chair nos biens ancestraux spoliés le récit du combat et du sacrifice de mes grands oncles auprès de Sidi Moncef effacé des mémoires
    Je ne peux en dire plus mais comme les Québécois je me souviens
    Le sort de certains fut cependant insignifiant par rapport a l’infamie perpétrée contre les Fellaghas du Sud du Centre et du Nord Ouest du pays entre 1955 et 1960
    Une bassesse un déshonneur collectif qui en aneantira plus f’un
    Si la vérité était rétablie ,rien que concernant le sort réservé aux Fellaghas de Matmatah de Gafsa de Oueslatia l’image de Bourguiba apparaîtrait insupportable pour la majorité des Tunisiens

    • Rationnel

      Répondre
      16 mars 2026 | 17h23

      La vérité sur les fellaghas de Matmata et Gafsa n’est pas une question d’histoire — c’est une question de justice. Zaghouan, fondée par des exilés qui avaient tout perdu et ont tout rebâti, porte dans son nom même (isṭawān — le pilier) la réponse à ce que la Tunisie a oublié d’elle-même. Et la Shadhiliyya, née sur la montagne au-dessus de cette ville, sera peut-être l’héritage le plus précieux de ce pays dans le monde qui vient — celui où l’IA remplace le travail et où la seule question qui reste est : à quoi sert l’être humain ? Al-Shadhili avait répondu il y a huit siècles. Il est temps de l’écouter.

      • zaghouan2040

        Répondre
        16 mars 2026 | 20h07

        Tant qu’il reste encore une elite intellectuelle et morale de votre niveau il reste encore de l’espoir pour ce pays

  2. Rationnel

    Répondre
    16 mars 2026 | 10h56

    Le peuple avec l’assistance de Bourguiba a mis fin à la colonisation française et a institué des réformes, l’école républicaine, le Code du statut personnel, l’évacuation des bases étrangères. Il mérite d’être jugé sérieusement, ce qui exige de nommer ce qu’il a détruit. En abolissant les habous en 1961, en fermant l’universite Zitouna (la plus ancienne au monde) et les zawiyas Soufi par circulaire administrative, en remplaçant le contrat de mariage par un acte d’état civil, il n’a pas seulement réformé des institutions, il a démantelé la structure portante d’une civilisation. Ce n’est pas de la modernisation. C’est de la démolition. La preuve en est dans les chiffres : taux de fécondité de 1,6, 35 à 60 % des jeunes hommes souhaitant émigrer, taux de divorce parmi les plus élevés du monde arabe, un fossé hommes-femmes que The Economist a classé parmi les plus profonds au monde. Des pays comme la Malaisie et l’Indonésie ont modernisé leurs économies en maintenant leurs institutions islamiques: les waqf, les pesantren, les réseaux confrériques, et ont produit une cohésion sociale que la Tunisie ne connaît plus. Bourguiba a importé la réponse française à un problème que la Tunisie n’avait pas. Quant à Salah Ben Youssef, il serait inexact de le réhabiliter : son programme aurait conduit à une autre forme de désastre. Aligné sur Nasser, soutenu par Le Caire et Tripoli, il aurait précipité la Tunisie dans le nationalisme arabe unitariste des années 1950–1960, la même idéologie qui a produit la défaite de 1967, le régime baathiste en Irak, la Libye de Kadhafi. Ben Youssef n’était pas le gardien de la tradition organique tunisienne ; il était un avocat westernisé qui avait troqué la référence française pour la référence arabe, sans enracinement populaire authentique ni cadre institutionnel viable. Deux hommes, deux impasses. La vraie perte n’était ni l’un ni l’autre, mais l’ensemble du tissu institutionnel, les zawiyas, les habous, le contrat de mariage comme covenant communautaire, que tous deux, chacun à sa manière, auraient sacrifié sur l’autel de leur vision de la modernité. C’est cette destruction, silencieuse et administrative, qui a semé les graines de l’effondrement démographique, economique, social et identitaire que nous mesurons aujourd’hui. Vive le peuple.

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