La guerre en Ukraine, la volatilité des marchés et l’appétit mondial pour l’or propulsent les prix à des sommets historiques. L’or demeure une valeur refuge mais devient de plus en plus difficilement accessible pour de nombreux Tunisiens. Le président de la Chambre syndicale des bijoutiers, Hatem Ben Youssef, a dressé, lundi 16 mars 2026 au micro de Nabila Abid dans l’émission Yaoum Saïd sur la Radio nationale, un état des lieux du marché de l’or en Tunisie, évoquant à la fois la flambée des prix, les transformations de la demande et les difficultés croissantes liées au pouvoir d’achat.
L’or, valeur refuge dans un contexte géopolitique incertain
Selon M. Ben Youssef, la hausse spectaculaire des prix de l’or s’inscrit dans un contexte international marqué par les tensions géopolitiques, notamment la guerre en Ukraine.
Cette situation a contribué à renforcer le rôle de l’or comme valeur refuge, entraînant une hausse importante de sa demande à l’échelle mondiale.
Le responsable professionnel indique qu’en 2025, le prix de l’or a augmenté d’environ 66%, une progression qu’il qualifie d’exceptionnelle au regard de l’histoire des marchés. Sur une période d’environ treize à quatorze mois, la hausse cumulée atteindrait près de 80%, soit quasiment un doublement des prix.
Cette flambée serait notamment liée à une perte de confiance dans certaines monnaies internationales, poussant de nombreux acteurs à se tourner vers l’or. Les banques centrales, mais aussi certains États et investisseurs institutionnels, auraient ainsi renforcé leurs achats.
Parallèlement, la demande internationale reste soutenue, notamment en Chine et dans plusieurs pays arabes, aujourd’hui parmi les principaux consommateurs d’or.
Un marché fortement dépendant des cours internationaux
Le président de la Chambre syndicale rappelle que la matière première utilisée par les bijoutiers tunisiens est importée, principalement sous forme d’or brut.
« L’or brut est acheté sur le marché international, notamment via les banques, en provenance de pays comme la Suisse ou la France », explique-t-il.
Ce métal précieux est ensuite transformé localement par les artisans bijoutiers.
En Tunisie, le cours de référence évoqué dans l’entretien pour l’or 18 carats se situe autour de 355 dinars le gramme, un niveau qui reste élevé malgré certaines fluctuations récentes.
Hatem Ben Youssef estime toutefois que la tendance pourrait être légèrement orientée à la baisse à court terme, même si cette évolution resterait progressive.
Comprendre les carats : de l’or brut à l’or travaillé
L’intervenant a également apporté des précisions sur les différents titres d’or utilisés dans la bijouterie.
L’or pur, appelé 24 carats, correspond à un métal brut non travaillé. Il est généralement utilisé comme base pour produire des alliages destinés à la fabrication de bijoux.
Le 18 carats, largement répandu en Tunisie, contient 75% d’or pur, soit 750 millièmes d’or dans l’alliage. Concrètement, sur 100 grammes de métal, 75 grammes sont de l’or pur, le reste étant constitué d’autres métaux destinés à améliorer la solidité du bijou.
Dans la pratique artisanale, les bijoutiers achètent souvent de l’or brut 24 carats, qu’ils transforment ensuite pour obtenir les titres nécessaires à la fabrication des pièces.
Des prix devenus difficiles à supporter pour les ménages
Si l’or n’est pas intrinsèquement « cher » selon le professionnel, il devient en revanche difficilement accessible au regard du niveau des revenus.
« Le problème n’est pas que l’or a fortement augmenté, mais plutôt que le pouvoir d’achat ne suit pas », explique Hatem Ben Youssef.
Il rappelle qu’un simple bijou peut aujourd’hui représenter un investissement conséquent pour une famille tunisienne.
À titre d’exemple, certaines pièces courantes peuvent atteindre :
- 700 à 800 dinars, voire davantage, pour une simple gourmette ou un bracelet léger
- près de mille dinars pour certaines pièces en or 18 carats
Autrefois, certains bijoux, comme les bracelets légers pour bébés étaient offerts comme cadeaux symboliques. Aujourd’hui, avec la flambée des prix de l’or, ces pièces se vendent souvent entre 400 et 800 dinars.
Un marché qui s’adapte au recul du pouvoir d’achat
Face à cette situation, les habitudes de consommation évoluent.
Selon Hatem Ben Youssef, les bijoutiers observent désormais une demande croissante pour des bijoux plus légers, contenant moins d’or.
Autre évolution notable : l’apparition d’une demande pour des titres plus faibles, comme l’or neuf carats, alors que les consommateurs privilégiaient auparavant l’or 18 carats.
« Aujourd’hui, certains clients demandent surtout que le bijou garde son aspect doré, même si le titre d’or est plus faible », souligne-t-il.
Cette adaptation du marché reflète les contraintes économiques auxquelles sont confrontés de nombreux ménages.
Le prix d’un bijou dépend aussi du travail artisanal
Le coût d’un bijou ne dépend pas uniquement de la quantité d’or qu’il contient.
Le responsable rappelle que la main-d’œuvre artisanale joue également un rôle important dans la formation du prix.
Certaines pièces nécessitent l’intervention d’un ou plusieurs artisans spécialisés, ce qui augmente le coût final. Dans le secteur, les artisans sont généralement rémunérés au gramme travaillé, une pratique courante dans la bijouterie à l’échelle internationale.
Des marges commerciales très limitées
Contrairement à certaines idées reçues, Hatem Ben Youssef affirme que les marges des bijoutiers restent relativement faibles.
Selon lui, la marge moyenne dans le commerce de l’or tourne autour de 2,5%, un niveau qui laisse peu de place à la spéculation.
Le prix final d’un bijou résulte ainsi d’un ensemble de facteurs : cours international de l’or, coûts d’importation, transformation, travail artisanal et marge commerciale.
La fin quasi totale de la vente à crédit
Autre évolution marquante du marché : la disparition progressive de la vente à crédit.
Autrefois, certains bijoutiers proposaient des paiements échelonnés sur plusieurs mois. Mais la volatilité actuelle des prix rend cette pratique trop risquée pour les commerçants.
« Les fluctuations internationales sont devenues trop importantes pour permettre des facilités de paiement longues », explique le président de la Chambre syndicale.
Aujourd’hui, lorsqu’un crédit est accordé, il ne dépasse généralement pas quelques jours.
Des traditions toujours présentes pendant le ramadan
Malgré les contraintes économiques, certaines traditions liées à l’or demeurent bien ancrées dans la société tunisienne.
Hatem Ben Youssef évoque notamment la coutume appelée « Haq Edh-Dhouqa » (communément appelée « Haq El Melh », ndlr), un cadeau offert par l’époux à son épouse, et « El Moussem », un présent offert par le fiancé à sa fiancée. Ces deux cadeaux sont traditionnellement offerts lors des célébrations la nuit du 15 ramadan (El Noss), de la nuit du 27 ramadan (Lilet el Kader) ou de l’Aïd. Selon les moyens du mari, ils peuvent prendre la forme d’un bijou en or, d’une pièce en argent ou d’un autre objet symbolique.
Autrefois, ces cadeaux pouvaient inclure divers objets précieux, parfois en argent, associés à la vie quotidienne ou aux cérémonies traditionnelles.
Des prix sous surveillance, sans certitude sur la baisse
Hatem Ben Youssef indique que le marché de l’or en Tunisie suit les tendances internationales. Il note que les prix pourraient connaître une baisse progressive, mais reste prudent quant à une chute brutale. Les fluctuations sont étroitement liées aux cours mondiaux et aux décisions des banques centrales, facteurs qui continueront d’influencer le marché local.
I.N.










