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Abir Moussi : dix ans de prison, et aucun doute sur le message

Si le moindre doute subsistait encore sur les travers du régime et son musèlement de toute voix dissonante, les dix ans de prison prononcés en appel contre Abir Moussi pour une simple décharge devraient, à eux seuls, le dissiper complètement. Douze ans en première instance, ramenés à dix en appel, dans la très honteuse et surréaliste affaire du bureau d’ordre. Pour avoir tout simplement exercé son droit démocratique : citoyenne d’abord, opposante ensuite.

Vendredi dernier, la peine de douze ans prononcée contre Abir Moussi a été ramenée à dix ans en appel. Son crime : avoir tenté de déposer un document au bureau d’ordre de la présidence de la République. Dix ans. Une peine plus lourde que celle infligée à certains criminels.

Dans un autre contexte, ce geste relèverait simplement de la vie politique : un acte militant, une provocation symbolique, une opposition visible. Ici, il devient un crime.

L’absurdité comme norme

L’absurdité de cette condamnation dénude tout le système politique tunisien. Il n’est pas nécessaire d’être « comploteur », « fraudeur » ou « fauteur de trouble », ni de porter toutes ces accusations que le régime s’est amusé à fabriquer pour être neutralisé. Il suffit d’être opposant. Peu importe ce que les laudateurs du régime s’amuseront à dire ou à inventer à son sujet, les faits restent plus têtus que les publications fleuves des pages Zakafouna ou les posts Facebook aux allures de procès improvisés de Riadh Jrad.

Ces laudateurs pourraient disserter sur les accusations formulées contre Mourad Zeghidi, journaliste des plus pointilleux, sur l’injustice subie par Borhen Bsaies, condamné pour des accusations farfelues de blanchiment, ou sur l’affront fait à Saadia Mosbah, Saloua Ghrissa, Imen Ouardani et à tant d’autres activistes, punis pour avoir simplement fait leur travail. Ils manqueront d’arguments face au cas d’Abir Moussi.

À quelques mois du début de la présidentielle de 2024, celle qui se plaçait en deuxième position dans les sondages d’intentions de vote, juste derrière Kaïs Saïed, a été arrêtée devant le palais présidentiel. Il aura fallu, selon son avocat, une quarantaine de policiers pour immobiliser cette avocate et ancienne députée qui n’était ni violente, ni armée, et qui venait simplement exercer un droit constitutionnel.

Elle n’avait appelé à aucune forme de désordre. Elle s’était contentée de rendre public le refus de l’administration présidentielle de recevoir un courrier. Sur les réseaux sociaux, des milliers de citoyens ont assisté à la scène.

Elle était simplement venue critiquer le pouvoir et participer à la vie politique. Il faut croire que le danger qu’elle représentait était ailleurs et qu’il fallait que le pouvoir lui donne un nom, une forme et une condamnation.

Son intervention a été qualifiée par la justice d’« attentat ayant pour but de changer la forme du gouvernement, d’inciter les gens à s’armer les uns contre les autres ou à provoquer le désordre, le meurtre ou le pillage sur le territoire », conformément à l’article 72 du Code pénal, qui prévoit une condamnation pouvant aller jusqu’à la peine de mort. L’ironie ? L’événement a été filmé et diffusé en direct sur sa page Facebook, comme nombre de ses interventions publiques. Cette fois-ci, le geste banal d’un dépôt de document est devenu le prétexte à une élimination politique.

Dix ans pour un geste banal : le message est clair

Abir Moussi n’est pas la seule à avoir été injustement placée derrière les barreaux pour des faits absurdes et surfaits, mais sa condamnation se distingue : pas de « complots dans des chambres noires », pas de « blanchiment obscur », pas de « financements occultes et étrangers », rien d’autre que la menace politique qu’elle représentait. Sa détermination et son opposition farouche à Kaïs Saïed faisaient d’elle une cible évidente et directe.

Dans les lettres qu’elle avait adressées aux autorités ces derniers mois, Abir Moussi écrivait : « l’injustice annonce la ruine des États ». Elle y dénonçait « un grave tort » infligé à « une femme libre, attachée à la République civile et à l’État de droit », héritière d’un « modèle sociétal bourguibien ».

On peut contester les idées d’Abir Moussi, son projet politique et les motivations qui sont derrière, mais on ne peut contester la nature de sa condamnation.

Cette condamnation n’a rien de judiciaire. Elle n’a même pas la mince apparence d’un procès politique classique, où l’on pourrait encore arguer de ruses procédurales ou de manœuvres obscures.

Pas de spéculation sur des complots imaginaires, pas de jeu de regards entre puissances, pas de faux-semblants. Le message est simple : la dissidence visible, active et populaire n’a plus le droit d’exister.

Le régime n’a pas besoin d’arguments ou de preuves sophistiquées. Sa menace se mesure à l’audience et à l’écho dans l’opinion publique. Dans cette même campagne présidentielle, les travers ne se sont d’ailleurs pas arrêtés au seul cas d’Abir Moussi : tous les autres opposants politiques ont été mis hors d’état de nuire. Ayachi Zammel, seul rival inquiétant resté en course, a fini par être condamné en première instance à une peine de plus de trente ans de prison.

On pourrait résumer la démocratie tunisienne d’aujourd’hui en un seul cas. Pas de procès équitable, pas de débat, pas d’argumentation. Juste le silence lourd d’un régime qui neutralise toute opposition visible et transforme la banalité en crime, sans même se donner la peine de prétendre le contraire.

Abir Moussi n’est pas la seule. La liste est longue de ces femmes et de ces hommes que l’État a, malgré lui, transformés en symboles de ces voix que l’on tente de faire taire par tous les moyens. Et cette liste, loin de se refermer, continue de s’allonger.

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2 commentaires

  1. jamel.tazarki

    Répondre
    18 mars 2026 | 14h29

    1) Kais Saied fait de faux calculs.
    –>
    En effet, Les partisans d’une dictature, en particulier les plus radicaux et le cercle rapproché du dictateur, peuvent représenter une menace plus dangereuse pour sa survie politique que l’opposition politique formelle. Alors que l’opposition est identifiée et que ses actions sont limitées par le cadre constitutionnel, les partisans radicaux représentent un risque interne insidieux, sans aucun contrôle extérieur. Exemple : qui a fait chuter Bourguiba? Oui, c’était l’un de ses plus proches partisans! Oui, c’était Ben Ali! –> et ainsi la Tunisie passera d’une dictature à une autre 🙁
    –>
    Je ne peux pas imaginer que Kais Saied est derrière tous ces emprisonnements injustes et de durée très exagérées. Pourtant, il pourrait intervenir pour corriger le système judiciaire, par exemple en libérant les innocents par grâce présidentielle ou en réduisant la durée injuste des emprisonnements. Or, il n’agit pas, ce qui le rend responsable des agissements de certains juges qui ruinent l’existence de Tunisiens innocents, avec l’idée absurde qu’une dictature ne pourrait survivre qu’au prix du sacrifice de certains innocents.
    –>
    Non Mr. Kais Saied, vous fêtes de faux calculs, car vos partisans peuvent être / devenir plus nuisibles pour votre survie poltique que l’opposition. Pourquoi? Réponse:
    – L’effet de chambre d’écho et la fausse réalité : Entouré de partisans, de courtisans et de sycophantes, un dictateur s’isole de la réalité. Ses partisans, par peur ou par intérêt, peuvent lui dissimuler les échecs de sa politique ou les mécontentements réels de la population, conduisant le dirigeant à prendre des décisions catastrophiques basées sur des informations erronées.
    – La surenchère radicale : Pour prouver leur loyauté ou obtenir des faveurs, les partisans les plus extrêmes peuvent pousser le dictateur à des actions de plus en plus violentes et irrationnelles (répression accrue, conflits internationaux), dépassant ce que le dictateur aurait initialement envisagé. Cela peut accélérer la chute du régime en le rendant insupportable ou en provoquant des erreurs stratégiques fatales.
    – Les luttes de pouvoir internes : Les partisans les plus puissants (généraux, chefs de police, oligarques) forment la base de soutien du dictateur. Si ces personnes estiment que le dictateur ne sert plus leurs intérêts ou devient une menace, ils sont les mieux placés pour organiser un coup d’État ou le renverser. –> de ce fait, les puissants partisans décident de la survie politique du dictateur!
    – L’élimination des critiques constructives : En étouffant toute voix divergente, même modérée, au sein de leur propre camp, les partisans radicaux empêchent toute forme de correction de trajectoire, rendant le régime rigide et fragile face aux crises.
    – La compétence réduite : Dans une dictature, la loyauté est souvent récompensée au détriment de la compétence. Le dictateur finit par être entouré de personnes incompétentes mais fidèles, ce qui nuit à la gestion du pays et finit par le décrédibiliser.

    Fazit : En somme, l’opposition politique effraie le dictateur, qui la combat par des emprisonnements injustes, tandis que ses partisans radicaux sont une tumeur interne qui finira par le paralyser et le détruire de l’intérieur.

    @M. Kais Saied : méfiez-vous de vos partisans, beaucoup plus que de vos opposants politiques. Exemple : qui a fait chuter Bourguiba ? Oui, c’était l’un de ses plus proches partisans! Oui, c’était Ben Ali! –> et ainsi la Tunisie passera d’une dictature à une autre 🙁

    2) Il est injuste de maintenir M. Ayachi Zammel et Mme Siwar Bargaoui en prison pendant des années supplémentaires. En effet, aucune preuve convaincante de leur culpabilité n’a été apportée. D’ailleurs, une juge tunisienne intelligente a libéré M. Zammel, mais d’autres juges l’ont contredite, ce qui a eu des conséquences fatales pour elle. La faute revient principalement à une loi électorale et à une constitution très mal conçues et pleines d’erreurs de pensée!
    – Liberté pour tous les détenus politiques et pour les victimes de la liberté d’expression.
    – Il n’y a pas de justice sans l’instauration d’une Cour constitutionnelle sur la base d’un Conseil supérieur de la magistrature dont la majorité des membres serait élue par les magistrats eux-mêmes, et non nommée par le président de la République.

    Je donne des citations pour expliquer pourquoi la Constitution et la loi électorale d’après le putsch sont inutilisables dans leur version actuelle:

    a) Je cite Mr. Sofiene Ben Hamida: « En août 2022, il [KS] jette à la poubelle un projet collectif de constitution et publie sa propre constitution. Tant pis pour ce peuple nigaud qui a avalé sans réagir, la couleuvre des quarante six erreurs qui se sont faufilées dans le texte publié »
    voir Business News TN du 06/04/2025 à 15:59

    b) Je cite Mr. Mohamed Abbou,: « Selon la Constitution actuelle [d’après le putsch], en cas de vacance du poste présidentiel, le pouvoir revient provisoirement au président de la Cour constitutionnelle.  » voir Business News TN du 19/01/2025 à 17:27
    –>
    c’est-à-dire qu’ « en cas de vacance du poste présidentiel, le pouvoir revient provisoirement au président de la Cour constitutionnelle » –> mais nous n’avons pas de Cour constitutionnelle et ainsi pas de président de la Cour constitutionnelle –> et prétendre que constitution d’après le putsch est géniale!

    c) Je cite Mr. Nizar Bahloul, 16 mars 2026:
    « Depuis 2023, les conseils municipaux élus par le peuple ont été dissous par la seule volonté d’un homme : Kaïs Saïed. Des institutions issues du suffrage populaire ont été balayées d’un trait de plume. Et depuis, plus rien. Trois ans déjà. Trois ans sans conseils municipaux élus. Trois ans sans véritable représentation locale. Dans une démocratie normale, une telle situation provoquerait un scandale national.  » Fin de la citation

    d) Je cite Business news tn du 23.02.2024
    « l’aberration de demander des parrainages non numérisés et non soumis à l’obligation d’une signature légalisée, et donc facilement contestables a posteriori. Chaque personne peut revenir sur son parrainage pour des raisons politiques ou pour faire chanter le concerné. » Fin de la citation

    e) Je cite Business news tn du 9 décembre 2025
    Voir l’article de Business News TN « Loi de finances 2026 : faute de consensus, l’ARP tranchera définitivement” du 9 décembre 2025 à 18h07.
    –>
    Je m’explique:
    – La promulgation est l’acte officiel par lequel le chef de l’État constate qu’une loi a été régulièrement adoptée par les deux chambres afin de la rendre exécutoire et ainsi applicable.
    – La promulgation intervient après le vote de la loi par les deux chambres : le Parlement et le soi-disant Conseil national des régions et districts.
    –>
    Par conséquent, la loi devrait être adoptée par les deux chambres, sinon elle ne devrait pas être soumise au président de la République pour promulgation. Alors que ce n’était pas le cas d’après l’article de Business News TN du 9 décembre 2025 à 18h07
    –>
    Comprenez enfin que c’est du non-sens, cet algorithme de vote des lois en Tunisie : en effet, une loi a été soumise récemment à la promulgation auprès du Président de la République alors qu’elle a été rejetée par l’une des deux chambres.
    –>
    On pourrait se demander ainsi pourquoi ce folklore de deux chambres qui ne nous coûte que de l’argent, du temps et de la frustration, si la loi est de toute façon promulguée, même si elle a été rejetée par l’une des deux chambres?
    –>
    – Je dois également rappeler qu’une loi votée par le Parlement doit être soumise à un contrôle de constitutionnalité, exercé par la Cour constitutionnelle, avant sa promulgation. Or, Mr. Kais Saied et «notre» Parlement nous refusent la Cour constitutionnelle, bien qu’elle soit mentionnée dans la Constitution écrite par M. Saied en solo. Comment voulons-nous protéger les droits et les libertés, avec un tel fonctionnement chaotique de la Tunisie, sur les plans socio-économique, politique, juridique, culturel, etc.?

    f) Je cite Business news TN du du 17 mars, 16:12 dont le titre « Abir Moussi : dix ans de prison, et aucun doute sur le message »:
    « Vendredi dernier, la peine de douze ans prononcée contre Abir Moussi a été ramenée à dix ans en appel. Son crime : avoir tenté de déposer un document au bureau d’ordre de la présidence de la République. Dix ans. Une peine plus lourde que celle infligée à certains criminels. Dans un autre contexte, ce geste relèverait simplement de la vie politique : un acte militant, une provocation symbolique, une opposition visible. Ici, il devient un crime. » Fin de la citation!

    Fazit: Il est important de réclamer les droits et les libertés, mais il ne faut pas non plus négliger de réclamer les garanties constitutionnelles qui les protègent contre les abus de pouvoir. Sinon, nous risquons de remplacer une dictature par une autre!

    Je ne bougerai pas le petit doigt pour remplacer une dictature par une autre. En revanche, je soutiendrai un mouvement en faveur d’un État de droit et de garanties constitutionnelles pour nous protéger contre les abus de pouvoir.

    Comprenez enfin qu’il est important de réclamer les droits et les libertés, mais il ne faut pas non plus négliger de réclamer les garanties constitutionnelles qui les protègent contre les abus de pouvoir.
    @Mr. Nizar Bahloul, je vous prie d’insister dans vos articles sur la nécessité des garanties constitutionnelles (Conseil supérieur de la magistrature composé de membres élus par les magistrats eux-mêmes, Cour constitutionnelle, séparation des pouvoirs, indépendance de la justice, soumission des pouvoirs à la loi, etc.) afin de protéger nos droits et libertés, et d’établir un État de droit.

  2. zaghouan2040

    Répondre
    17 mars 2026 | 19h54

    Un jugement d’une iniquité historique
    Une tâche indélébile

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