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Tunisie – L’or flambe, le marché meurt

Service IA, Business News

Par Maya Bouallégui

À Souk El Berka, cœur historique du commerce de l’or à Tunis, les vitrines continuent de briller. Mais derrière l’éclat du métal précieux, le marché s’essouffle. Les prix flambent, les clients disparaissent, et avec eux, un pan entier des habitudes de consommation et des traditions sociales.

Il suffit de quelques pas dans les allées de Souk El Berka pour comprendre que quelque chose a changé dans le marché de l’or tunisien.

Les vitrines sont pleines, les bijoux toujours aussi travaillés, les chaînes et les bracelets soigneusement alignés sous les néons. Mais l’animation n’y est plus.

Les clients entrent, regardent, demandent le prix… puis ressortent déçus.

« On ne vend plus comme avant. Les gens viennent, ils demandent, ils sourient… et ils s’excusent presque en partant », confie un bijoutier, derrière son comptoir.

Le chiffre circule dans toutes les conversations : jusqu’à 480 dinars le gramme en vitrine. Un seuil qui, sans même qu’on s’en rende compte, a déplacé l’or du registre du possible vers celui du renoncement.

Le client qui s’éloigne

Dans une échoppe, un homme d’une quarantaine d’années hésite longuement devant une bague. Il la prend, la repose, la reprend. Il demande le prix une seconde fois, comme pour s’assurer qu’il n’a pas mal entendu. Puis il sourit, remercie, et s’en va.

« Avant, ce genre de client repartait avec quelque chose. Aujourd’hui, il repart avec une idée… et il revient rarement », glisse le commerçant.

Ce qui se joue ici n’est pas une simple baisse de fréquentation. C’est une disparition progressive d’une catégorie de clients qui faisait vivre tout le secteur : les classes moyennes. Celles qui achetaient pour offrir, pour marquer un événement, pour respecter une tradition — comme celle, profondément ancrée, d’offrir un bijou à la demande en mariage, souvent la veille du 27 Ramadan (célébré lundi 16 mars). Celles qui, aujourd’hui, calculent, arbitrent, et finissent souvent par renoncer.

Un marché qui se grippe

La hausse des prix est visible, presque brutale. Elle s’affiche en vitrine, elle se répète de boutique en boutique, elle s’impose dans chaque conversation. Mais ce qui l’est moins, c’est son effet sur le fonctionnement même du marché.

« Le marché est quasiment figé », alertait récemment Hichem Ben Youssef, président de la Chambre nationale des bijoutiers.

Les professionnels décrivent tous la même mécanique : l’or devient trop cher pour être acheté, mais trop précieux pour être bradé. Les stocks restent en vitrine, l’argent est immobilisé, les rotations ralentissent. Le commerce continue, mais il ne tourne plus.

Dans certaines boutiques, on vend encore, mais au compte-gouttes. Dans d’autres, on attend.

Moins d’or, autrement

Face à cette tension, le marché ne disparaît pas. Il s’adapte.

Les bijoux se font plus légers, les grammes se réduisent, les compositions changent. Le 9 carats gagne du terrain, là où le 18 carats dominait sans partage. Les modèles évoluent, les attentes aussi.

« On ne vend plus le même produit qu’il y a quelques années, reconnaît un artisan. On vend ce que les gens peuvent encore se permettre. »

Ce glissement est discret, presque imperceptible pour un œil non averti. Mais il marque une transformation profonde : l’or reste présent, mais il n’a plus le même poids, ni au sens propre ni au sens symbolique.

Quand la tradition s’effrite

Car en Tunisie, l’or ne se résume pas à une marchandise. Il accompagne les moments importants, structure des rituels, matérialise des engagements. Il est au cœur du mariage, de la dot, du cadeau transmis.

Dans les discussions, un constat revient de plus en plus souvent, dit à demi-mot : on fait avec moins. Parfois, on fait autrement. Parfois, on fait sans.

« Avant, il y avait un minimum. Aujourd’hui, ce minimum devient difficile à atteindre », confie un bijoutier.

Ce n’est pas seulement une question de budget. C’est un déplacement des repères. Ce qui était considéré comme acquis devient optionnel. Ce qui relevait de l’évidence devient négociable.

Un secteur sous pression

La flambée des prix pourrait laisser penser que les bijoutiers profitent de la situation. La réalité est plus nuancée.

Le coût de la matière première augmente, celui de la transformation aussi. Les marges, elles, restent faibles. Et surtout, l’activité ralentit. L’argent investi dans les stocks met plus de temps à revenir. Certains peinent à renouveler leurs collections, d’autres réduisent la voilure.

« On travaille plus lentement, avec plus de risques », résume un professionnel.

Le secteur tient encore, mais il fonctionne sous tension, dans un équilibre de plus en plus fragile.

Ce que dit vraiment la hausse de l’or

Ce qui se joue à Souk El Berka dépasse largement les ruelles de la médina.

Si l’or atteint de tels niveaux, ce n’est pas uniquement à cause du marché local. Partout dans le monde, le métal jaune s’impose comme une valeur refuge. Les tensions internationales, les incertitudes économiques et la volatilité des monnaies poussent les investisseurs vers ce qu’ils considèrent comme une sécurité.

La Tunisie ne fait pas exception à ce mouvement. Elle le subit même de plein fouet.

Car ici, la hausse mondiale se double d’une réalité plus fragile : celle d’un dinar sous pression et d’un pouvoir d’achat en recul. L’or devient alors, pour certains, un moyen de préserver ce qui peut l’être encore.

« Il y a des clients qui n’achètent plus pour offrir, mais pour garder. Ce n’est plus le même geste, l’or est considéré comme une sorte d’épargne pour les mauvais jours », observe un bijoutier.

Dans ce basculement silencieux, l’or change de nature et ne symbolise plus seulement un moment de vie. Il devient donc un refuge face à l’incertitude.

Certains, par ailleurs, continuent de voir dans l’or une protection classique contre l’inflation. D’autres y trouvent une forme de sécurité plus particulière, plus silencieuse.

Car dans un climat où la détention de devises étrangères suscite de plus en plus de poursuites judiciaires et des peines de prison, l’or apparaît comme une alternative discrète. 

« Avant, les gens parlaient d’euros ou de dollars. Aujourd’hui, ils parlent d’or », confie un économiste. 

L’éclat et le vide

En fin de journée, Souk El Berka retrouve son calme. Les vitrines restent allumées, comme pour prolonger l’illusion d’une activité intacte. Les bijoux continuent de briller, indifférents à ce qui se joue autour d’eux.

Mais derrière cet éclat, le marché s’est transformé. Il ne s’est pas effondré. Il s’est vidé, peu à peu, de ceux qui le faisaient vivre.

Et dans cet écart entre ce que l’on voit et ce que l’on ressent, une évidence s’impose, sans bruit : l’or n’a jamais été aussi cher et n’a jamais été aussi loin.

Maya Bouallégui

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Commentaire

  1. Salah tataouine

    Répondre
    20 mars 2026 | 11h07

    Je me souviens d’un cauchemar en mai 2011. Des Tunisiens en 2050 qui continuaient à payer la dette. Je voyais la note : 1 milliard de dollars par ici (Banque africaine, sous-officine de la Banque mondiale), 500 millions d’euros par là, du Qatar indexé au Libor – une arnaque que seul le sans bac de Tataouine avait expliquée à l’époque, avec ses doigts sales de poussière et sa tête pleine de maths vraies, celles qui ne mentent pas. J’ai crié dans la nuit, mes enfants se sont réveillés : « Tu t’es encore shooté avec la dette tunisienne ? » J’ai répondu en rigolant : « Soyez tranquilles, c’est pas à moi de payer, je suis plus proche de Aljallaz ! »

    Le cauchemar s’est dissipé au réveil. Mais le fond, lui, est resté.

    Aujourd’hui, Business News publie un titre qui ne dit rien : « L’or flambe, le marché meurt. » Comme si c’était une fatalité météo. L’or flambe à plus de 3 000 dollars l’once, signe que le monde entier a peur. Le marché tunisien meurt, étranglé par la fiscalité, la bureaucratie, la fuite des capitaux, l’absence de vision.

    Entre les deux, il y a un lien. L’or flambe parce qu’on imprime des monnaies sans compter, parce que les dettes s’accumulent partout, parce que plus personne ne croit aux promesses des États. Et le marché tunisien meurt parce qu’on a choisi, depuis 2011, d’honorer les créanciers plutôt que de construire des hôpitaux, de rembourser des intérêts plutôt que d’investir dans les régions intérieures, de faire semblant plutôt que de dire la vérité.

    La dette publique est passée d’environ 40 % du PIB en 2011 à près de 80 % aujourd’hui. Les emprunts présentés comme des bouées de sauvetage post-révolution sont devenus des chaînes. Les générations futures paient ce qu’elles n’ont pas contracté.

    Je ne veux pas être Aljallaz aujourd’hui. Je veux crier, pour de vrai. La dette tunisienne n’est pas une fatalité, c’est une injustice qu’on nous a vendue comme une nécessité. L’or flambe parce que le monde a peur. Le marché meurt parce qu’on a préféré rembourser les banques plutôt que les vivants.

    Alors je dis : arrêtons de faire semblant. Renégocions la dette odieuse, celle qui n’a pas profité au peuple. Taxons là où est l’argent, pas là où est la sueur. Construisons avec nos propres forces, pas avec ce qu’on nous prête.

    Et pensons aux enfants de 2011, devenus adultes aujourd’hui, qui continuent de payer pour des rêves qu’ils n’ont pas faits.

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