Par Abdelwaheb Ben Moussa
La Tunisie croît. Mais elle croît moins vite que ses voisins, moins vite que ses besoins, et bien moins vite que ses engagements financiers ne l’exigent. En 2025, la croissance du PIB atteint 2,5 % — contre 4,4 % au Maroc et 4,5 % en Algérie. Pour générer 4,3 milliards de dinars de valeur ajoutée supplémentaire, l’État a mobilisé 11 milliards de dinars d’endettement. Ce n’est pas une trajectoire de développement : c’est une équation budgétaire intenable.
Dans ce contexte, le Plan de développement 2026–2030 ouvre une fenêtre stratégique. Mais sa réussite dépendra moins des objectifs affichés que des leviers réellement mobilisés. L’intelligence artificielle pourrait en être un — non comme solution miracle, mais comme multiplicateur de productivité dans un pays qui dispose du capital humain sans toujours savoir le valoriser.
Un diagnostic qu’on ne peut plus esquiver
Les chiffres sont connus. Le chômage officiel stagne à 15–16 %, mais ce chiffre masque une réalité bien plus sévère : parmi les diplômés de l’enseignement supérieur, le taux de chômage dépasse 25 %. La dette publique, qui représentait 45 % du PIB en 2013, atteint aujourd’hui 82 à 85 %.
Le coût humain de cet immobilisme est mesurable. La fuite des cerveaux coûte 200 millions de dollars par an à l’économie nationale, selon la Banque centrale de Tunisie — sans compter les 150 millions d’euros investis en bourses d’étudiants qui ne reviennent pas. Sur 8.000 ingénieurs diplômés annuellement, près de 6.000 quittent le pays. L’Ordre des Ingénieurs Tunisiens recense 40.000 départs cumulés. La Tunisie est classée deuxième pays arabe en termes d’exode des compétences.
Ce tableau n’est pas dressé pour décourager. Il délimite le périmètre du problème — car on ne résout pas ce qu’on refuse de mesurer.
L’IA : un multiplicateur, pas un substitut
La tentation est grande de traiter l’intelligence artificielle comme un sujet de communication institutionnelle. Ce serait une erreur stratégique. Dans un pays où le secteur public représente 54 % des nouveaux emplois créés en 2025, l’IA n’est pas un luxe technologique — elle est une condition d’efficacité publique.
Selon McKinsey, l’IA générative pourrait ajouter entre 2.600 et 4.400 milliards de dollars par an à l’économie mondiale d’ici 2040, principalement via des gains de productivité dans les services, l’ingénierie et la gestion des données. Ce sont précisément les domaines où la Tunisie dispose d’une base existante mais sous-exploitée.
Mais voici le paradoxe que la même analyse met en lumière : les pays en développement qui n’intègrent pas l’IA de manière structurée ne captureront que 5 à 15 % de ces gains, contre 20 à 25 % pour les économies avancées. L’attentisme ne préserve pas — il creuse l’écart.
Ce que l’expérience internationale enseigne vraiment
L’Estonie est souvent citée. Rarement comprise. En 1991, ce pays de 1,3 million d’habitants héritait d’une économie en ruine. Contraint par des ressources limitées et une géographie dispersée, il a fait un choix radical : reconstruire l’État sur une infrastructure entièrement numérique.
Trente ans plus tard, 80 % des services gouvernementaux sont accessibles en ligne. La déclaration d’impôts se fait en trois minutes. La plateforme X-Road fonctionne avec 1.000 informaticiens et 60 millions d’euros par an. Le résultat le plus tangible : une économie de 2 % du PIB annuel grâce à la seule numérisation de l’administration — l’équivalent de son budget de défense.
La leçon n’est pas « copiez l’Estonie ». Elle est : un petit pays, avec des contraintes sévères, peut opérer une transformation structurelle si la vision est claire, la continuité institutionnelle assurée, et la priorité donnée à l’interopérabilité des données publiques. Ce n’est pas une question de moyens — c’est une question d’architecture décisionnelle.
Les objections sérieuses méritent des réponses sérieuses
L’argument infrastructurel est réel mais souvent utilisé comme report sine die. Le déploiement de l’IA dans le secteur public ne nécessite pas une couverture universelle dès le départ : il peut commencer par des expérimentations ciblées — fiscalité, emploi, santé — là où les données existent déjà, mais restent sous-exploitées.
L’argument de la destruction d’emplois est légitime, mais mal posé. Les emplois tunisiens menacés ne sont pas les emplois industriels des années 2000 — ce sont les emplois de back-office, d’administration et de traitement de données, qui constituent une part croissante de l’emploi qualifié. Ignorer cette réalité ne protège pas ces emplois : cela retarde la préparation à leur transformation.
Quant à l’instabilité politique, c’est l’objection la plus honnête. Cinq chefs de gouvernement en cinq ans entre 2019 et 2021 : la planification à long terme est structurellement fragile. C’est précisément pourquoi une stratégie IA ne peut pas être une stratégie gouvernementale — elle doit être une stratégie d’État, ancrée dans des lois-cadres et des agences indépendantes qui survivent aux alternances.
Gouvernance et capital humain : les vrais prérequis
La fuite des cerveaux peut être repensée autrement. Plus de 70 % des expatriés tunisiens diplômés déclarent envisager de contribuer à des projets en Tunisie. Ce potentiel est réel. Il est inexploité non par manque de volonté, mais faute de mécanismes institutionnels d’accueil et de collaboration à distance. Dans une économie numérique, la diaspora n’est plus contrainte de choisir entre partir et revenir — elle peut contribuer depuis l’extérieur, à condition que les structures existent.
Sans une politique explicite d’inclusion territoriale, l’IA risque par ailleurs d’aggraver des inégalités déjà profondes : le taux de pauvreté en zone rurale atteint 26 % contre 6,3 % dans les grandes villes. Une transformation numérique qui ignorerait les régions intérieures ne serait pas seulement inéquitable — elle serait économiquement contre-productive.
Un levier ou une occasion manquée
La période 2026–2035 ne sera pas décisive parce qu’elle est déclarée prioritaire. Elle le sera si trois conditions sont réunies : une gouvernance publique du numérique indépendante des cycles électoraux, une politique de formation intégrée dès le secondaire, et une stratégie explicite de mobilisation de la diaspora qualifiée.
La Tunisie possède le capital humain, la proximité européenne et une société civile active. Ces atouts ne se transforment pas seuls en avantage compétitif. Ils attendent une architecture institutionnelle pour les activer.
La vraie question n’est donc pas de savoir si l’IA peut déclencher le sursaut économique tunisien. Elle est de savoir si les décisions du Plan 2026–2030 en feront un levier réel. Ou une référence de plus dans un discours stratégique sans lendemain.
Sources : Institut national de la statistique (INS), Comptes nationaux 2024–2025 • Banque africaine de développement (BAD), Perspectives économiques Tunisie 2024 • Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD), Perspectives économiques 2024 • Banque centrale de Tunisie (BCT) • Ordre des Ingénieurs Tunisiens (OIT), Tunisia Global Forum 2025 • McKinsey Global Institute, « The Economic Potential of Generative AI », 2023 • e-Estonia Showroom, rapport annuel 2023

BIO EXPRESS
Abdelwaheb Ben Moussa – Ingénieur en informatique / Cadre dans une banque publique
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.











Commentaire
AuKun sursaut économique par le grand bond en arrière Zaifounik !
« L’intelligence artificielle est une conspiration contre l’humanité » diKSit le mollah Ubu ZoKafion premier, toujours plus proche de Khouzarbalète que de Khawarezmi…
« Yabta chweya » comme dirait l’autre, Koncernant le sursaut économique.