Produit du quotidien par excellence, omniprésent dans les foyers tunisiens, le lait pourrait bien être en train de changer de statut. Derrière son apparente banalité, c’est désormais un véritable enjeu de santé publique qui se dessine, entre inquiétudes sanitaires, dérives du circuit informel et volonté des autorités de reprendre le contrôle.
C’est dans ce contexte que Mohamed Rabhi, président de l’Instance nationale de sécurité sanitaire des produits alimentaires (INSSPA), est intervenu sur les ondes de Diwan FM, dans l’émission animée par Samah Meftah. Un échange qui a le mérite de lever le voile sur une réalité souvent ignorée : tous les laits ne se valent pas.
Deux circuits, deux réalités
D’un côté, le lait issu du circuit industriel, transformé et conditionné en usine, fait l’objet de contrôles stricts, qu’ils soient microbiologiques ou chimiques. Ces procédures visent à garantir un produit conforme aux normes sanitaires en vigueur, avec une traçabilité relativement bien assurée.
De l’autre, persiste un marché parallèle solidement ancré dans les habitudes de consommation : celui du lait cru vendu en vrac. Souvent perçu comme plus naturel, parfois plus accessible financièrement, ce lait échappe en grande partie aux exigences de contrôle.
Et c’est précisément là que réside le problème.
Un produit sensible aux risques multiples
Comme le souligne Mohamed Rabhi, le lait est une matière particulièrement fragile. Riche sur le plan nutritionnel, il constitue aussi un environnement idéal pour le développement des bactéries. À la moindre défaillance — conditions de traite non maîtrisées, absence de suivi sanitaire des animaux, rupture de la chaîne du froid ou transport inadapté — il peut rapidement devenir dangereux.
Le responsable résume la situation sans détour : le lait peut être un produit bénéfique, mais aussi un véritable risque s’il n’est pas correctement encadré.
Dans ce contexte, les autorités envisagent un durcissement de la réglementation. La vente de lait cru en vrac dans les circuits informels est clairement dans le viseur, avec l’objectif d’imposer une traçabilité complète du produit, du producteur jusqu’au consommateur.
Car aujourd’hui encore, il est possible d’acheter du lait sans connaître son origine, son parcours ou les conditions dans lesquelles il a été manipulé — une situation jugée de plus en plus problématique.
Cette logique de contrôle concerne également les produits dérivés, largement consommés en Tunisie, tels que le leben, le raïeb ou encore les fromages artisanaux, souvent issus des mêmes circuits peu régulés.
Entre impératif sanitaire et réalité sociale
Toutefois, encadrer ou interdire ces pratiques ne sera pas sans conséquences. Le lait cru en vrac s’inscrit dans une économie informelle qui fait vivre de nombreux petits producteurs et reste accessible à une partie de la population pour des raisons de coût. Une régulation brutale pourrait donc fragiliser ces équilibres et encourager des circuits encore plus opaques.
Mais les alertes sanitaires, elles, se font de plus en plus pressantes.
La tuberculose continue notamment de représenter un enjeu de santé publique en Tunisie. Selon des données communiquées fin février 2026 sur la Radio nationale, environ 3.500 nouveaux cas sont diagnostiqués chaque année. Plus inquiétant encore, le doyen des vétérinaires Ahmed Rejeb estime qu’environ 1.400 infections annuelles seraient liées à la consommation de lait non pasteurisé et de ses dérivés. Dans la majorité des cas, la transmission se ferait de l’animal à l’homme, principalement à partir de bovins infectés.
Ces chiffres donnent une tout autre portée au débat.
Derrière un produit aussi banal que le lait se joue en réalité une question de santé publique majeure. Et si sa consommation reste profondément ancrée dans les habitudes, elle pourrait bien, à l’avenir, être encadrée de manière beaucoup plus stricte.
La fin du lait cru en vrac n’est peut-être pas encore actée. Mais elle n’a sans doute jamais été aussi proche.
R.B.H











