Les ressortissants tunisiens devront désormais s’acquitter d’une caution pouvant atteindre 15.000 dollars pour obtenir un visa américain de courte durée, dans le cadre d’un dispositif élargi annoncé par l’administration américaine.
Mis en place en 2025, élargi le 21 janvier 2026 et de nouveau attendu le 2 avril, ce programme couvre une cinquantaine de pays, essentiellement africains. La Tunisie figure dans cette dernière vague. La mesure concerne les visas B1 et B2, destinés aux voyages d’affaires et de tourisme, et vise officiellement à réduire les cas de dépassement de séjour sur le territoire américain.
La caution sera restituée aux bénéficiaires respectant les conditions de leur visa, notamment en quittant les États-Unis dans les délais, via des aéroports bien précis.
À noter que son paiement n’est pas systématique. C’est l’agent consulaire à Tunis qui décide, lors de l’entretien, si le demandeur doit la payer — et en fixe le montant, entre 5.000 et 15.000 dollars, selon son humeur.
Une mesure arbitraire sous couvert de critères techniques
La mesure américaine est opaque, discriminatoire et hautement politique. Elle ne concerne ni tous les demandeurs, ni tous les pays.
La Tunisie a été intégrée dans la dernière vague, après l’Algérie en janvier et la Mauritanie en 2025. En revanche, aucun autre pays arabe n’est concerné : ni le Maroc, ni l’Égypte, ni la Libye, ni les pays du Golfe.
Certes, les Tunisiens ne sont pas soumis aux restrictions drastiques imposées à d’autres comme les Irakiens, les Syriens ou les Libanais. Mais cela ne change rien au fond : ils restent pénalisés par un traitement différencié difficilement justifiable.
Officiellement, l’administration américaine se base sur des critères techniques, notamment le taux de dépassement de séjour, l’overstay rate. Au-delà d’un certain seuil — généralement autour de 10 % — un pays peut être ajouté à la liste.
Encore faut-il que ces chiffres tiennent.
Les chiffres contredisent la décision
Ce qui est bien avec l’administration américaine, c’est que tout est transparent. Elle dit baser sa décision sur les statistiques de l’overstay. Allons donc voir ces chiffres.
Selon les dernières données (2024) du département de la sécurité intérieure (Department of Homeland Security, DHS), 9.348 Tunisiens étaient tenus de quitter les États-Unis. Dix l’ont fait après expiration de leur visa et 194 sont considérés comme restant irrégulièrement. Cela représente 204 personnes, soit un taux de 2,08 %, bien loin du taux de 10% officiellement brandi pour justifier la caution.
Le Maroc affiche 2,09 % et l’Égypte 2,34 %. Des niveaux comparables, voire légèrement supérieurs, sans que ces pays soient concernés par la mesure.
Difficile, dans ces conditions, de soutenir que la Tunisie représente un risque particulier.
Des statistiques elles-mêmes contestables
Ces chiffres officiels sont eux-mêmes critiqués.
D’abord pour des raisons techniques : certains départs ne sont pas immédiatement enregistrés lorsqu’ils se font via des voies non automatisées, ce qui peut gonfler artificiellement les taux. Or, pour le remboursement de la caution, Washington impose précisément des aéroports (comme JFK à New York, Dulles à Washington ou Logan à Boston) afin que leur départ soit enregistré électroniquement. Il y a lieu donc de s’interroger s’il n’y a pas eu de Tunisiens qui ont quitté les USA par d’autres aéroports et que leur sortie du territoire n’ait pas été enregistrée.
L’autre critique frappant les chiffres du DHS est liée aux changements de statut. Une personne entrée avec un visa touristique peut obtenir un autre statut légal sur place (travail, mariage) et être temporairement comptabilisée comme overstay avant régularisation.
Autrement dit, même le taux de 2,08 % est probablement surestimé.
Une lecture géopolitique… qui ne tient pas
Certains adeptes du conspirationnisme avancent que les pays épargnés seraient ceux ayant normalisé avec Israël. L’argument ne tient pas.
La Libye, pourtant ouvertement hostile à Israël, est absente de la liste, tandis que la Géorgie ou l’Éthiopie, qui entretiennent des relations étroites avec l’État hébreu, y figurent.
Quant à la Tunisie, difficile de la présenter comme un pays en rupture : elle a refusé de criminaliser la normalisation avec Israël et, dans le même temps, des défenseurs de la cause palestinienne ont été écroués à la veille de l’Aïd.
Sa position apparaît, par ailleurs, particulièrement timide face à la guerre menée par Israël et les États-Unis contre l’Iran.
Un échec diplomatique évident
Avec ces chiffres implacables communiqués par l’administration américaine elle-même, on conclut que l’inscription de la Tunisie dans la liste du programme de caution de 2026 est injuste. Et le fait qu’elle soit ciblée, contrairement à des pays aux indicateurs similaires, voire pires, révèle un échec diplomatique manifeste
Sur le banc des accusés, notre ambassade à Washington, toujours sans ambassadeur depuis juillet 2025. Symbole d’une diplomatie en roue libre : la page d’accueil de l’ambassade de Tunisie aux États-Unis affiche encore la photo de l’ambassadrice partie il y a plusieurs mois.
On aurait pu espérer un relais à New York avec Nabil Ammar, ancien ministre des Affaires étrangères. Il n’y en a rien été, même s’il ne saurait être tenu seul comptable d’un tel désaveu. Tout au plus pourrait-on lui reprocher un déficit de lobbying, à l’heure où certains États n’hésitent pas à recruter des cabinets spécialisés pour défendre leurs intérêts.
Quant à Mohamed Ali Nafti, actuel ministre des Affaires étrangères, il incarne une diplomatie silencieuse, déjà à l’œuvre lors de l’épisode des droits de douane américains.
Une diplomatie verrouillée
Lorsque l’administration Trump a imposé des taxes douanières pouvant atteindre 28 %, plusieurs États ont contesté, négocié, obtenu des ajustements.
La Tunisie, elle, n’a rien fait. Ou rien montré.
Aucune offensive diplomatique visible, aucun effort de lobbying assumé, aucune communication politique. Mohamed Ali Nafti était totalement effacé. Un silence qui vaut, en matière internationale, acceptation.
Mais le problème dépasse les hommes.
Ni M. Nafti, ni les ambassadeurs ne disposent d’une réelle marge de manœuvre. Les décisions structurantes relèvent de la présidence et non du ministère : nominations, positionnements, prises de parole.
Résultat : une diplomatie qui n’anticipe pas, ne conteste pas, ne négocie pas. Elle encaisse.
L’administration américaine avance ses arguments, même fragiles, sans rencontrer la moindre contradiction. Disons-le clairement : elle s’appuie sur une lecture contestable de ses propres chiffres pour justifier une mesure politique.
Le prix du silence
Au fond, cette affaire dit moins de Washington que de Tunis.
Les États-Unis appliquent leurs règles, discutables ou non. Mais face à eux, certains négocient, argumentent, résistent. D’autres se taisent.
La Tunisie de Kaïs Saïed a, apparemment, choisi le silence. Donald Trump n’a même pas besoin de forcer. Là où il rencontre des interlocuteurs solides, il ajuste. Là où il ne rencontre aucune résistance, il impose.
Et le locataire de Carthage ne semble pas pressé de lui opposer la moindre résistance. Le problème est même ailleurs : ce dossier de caution est perçu comme secondaire, presque anecdotique. Un problème de voyageurs, d’hommes d’affaires, de privilégiés.
Or Kaïs Saïed n’aime pas trop ces nantis. Dans ces conditions, tout devient plus simple pour Washington. Et beaucoup plus coûteux pour les Tunisiens.











3 commentaires
HatemC
La Coupe du Monde (juin-juillet 2026) va attirer des millions de visiteurs.
Pour l’administration américaine (sous l’impulsion de Donald Trump en cette année 2026), le risque est que des milliers de personnes utilisent un billet de match comme « cheval de Troie » pour entrer légalement avec un visa B1/B2, puis disparaître dans la nature une fois la compétition finie.
La caution de 15 000 $ agit comme un filtre radical. Seuls ceux qui ont un capital solide (et donc, en théorie, « quelque chose à perdre » au pays) peuvent se permettre de déposer une telle somme.
En imposant des aéroports spécifiques (JFK, Dulles, Logan) pour le retour, les USA s’assurent que la sortie est enregistrée électroniquement. Pas de sortie enregistrée = 15 000 $ perdus pour le voyageur, et un gain direct pour le Trésor américain.
Comme le souligne l’article, le fait que la Tunisie soit incluse malgré un taux d’overstay faible (2,08 %) montre que les critères ne sont plus purement techniques, mais préventifs et dissuassifs.
En demandant une caution de 15 000 $, le gouvernement américain transfère le risque financier de l’État vers l’individu …
Honnêtement quand on voit le profil des Tunisiens qui arrivent en France clandestinement … ils sont une honte pour la Tunisie … ils nous font honte … les USA ont raison restez chez vous …. HC
Hannibal
Il faudra bien que quelqu’un explique à ce monsieur que les « nantis » apportent des marchés à la Tunisie et que l’État tunisien y gagne sur le plan économique et sur le plan de l’emploi.
Quant aux 15k $, c’est temporaire à cause de la coupe du monde de football dont les US sont co-organisateurs. Au pire, il faut attendre le départ de Trump pour se rendre aux US pour du tourisme. Les interrogatoires aux frontières par les officiers de l’immigration sont actuellement long et fastidieux.
zaghouan2040
On doit ajouter a tout ceci que compte tenu de sa position géostratégique le récent « renforcement » des relations irano-tunisiennes et surtout le contenu de certains accords ne sont pas passés inaperçus
Surtout auprès de Washington