Le parc de transport public tunisien vit un paradoxe surprenant : alors que l’État investit massivement pour renouveler son matériel roulant, l’infrastructure routière semble, elle, rester figée dans le passé. Le résultat ? Des bus tout droit venus de Chine, flambant neufs, contraints de se faufiler entre des dos d’âne parfois trop hauts ou carrément anarchiques, au point de risquer d’être bloqués dessus.
461 bus neufs pour moderniser la mobilité… mais pas le sol
Dans le cadre d’un programme de modernisation, un total de 461 autobus ont été acquis auprès de la République populaire de Chine via un marché international, avec des livraisons prévues par lots. Ces véhicules, destinés majoritairement aux sociétés régionales de transport et à la Société nationale de transport interurbain (SNTRI), devaient renforcer la régularité des dessertes et améliorer la mobilité des citoyens sur tout le territoire.
Mais voilà : dans sa hâte de renouveler le parc, le ministère du Transport a, semble-t-il, oublié un détail crucial — la garde au sol. Les ralentisseurs existants, certains non conformes aux normes, risquent désormais de transformer ces nouveaux bus en véritables casse-cous, voire de les immobiliser sur place.
Quand l’État découvre que les dos d’âne existent… après la commande
À Sousse, les services de la direction régionale de l’équipement ont lancé, lundi 23 mars 2026, une opération pilote pour réduire la hauteur des ralentisseurs sur certaines lignes. Selon une déclaration d’officiels à Mosaïque FM, la hauteur des dos d’âne passera de douze à dix centimètres afin de protéger les bus doubles récemment acquis. Cette opération concerne dans un premier temps le ralentisseur situé sur l’autoroute de la Kalâa Seghira, reliant la route de Khezama à l’autoroute. Si l’expérience s’avère concluante, elle pourrait être étendue à l’ensemble du réseau.
La situation est documentée avec précision : sur 259 dos d’âne recensés, 87 sont proposés pour réduction, 24 devraient être supprimés et onze font encore l’objet de discussions.
En outre, un responsable de la Société de transport du Sahel souligne que l’exploitation des nouveaux autobus nécessite impérativement la mise en conformité des ralentisseurs, faute de quoi l’utilisation de la flotte pourrait être compromise.
Mdhilla et El Guettar : l’absurde à l’état pur
La situation n’est pas propre au Sahel. La Société régionale de transport de Gafsa, « El Kawafel », a appelé les autorités locales à intervenir pour supprimer des dos d’âne anarchiques à Mdhilla et à El Guettar. Le directeur des exploitations explique que ces ralentisseurs, non seulement gênent la circulation des nouveaux bus, mais risquent également d’endommager le matériel roulant et de ralentir le rythme des dessertes. Le risque que certains bus se retrouvent bloqués sur ces obstacles est bien réel.
En résumé, des bus neufs de haute technologie sont entrés en service… dans un pays où certains ralentisseurs semblent avoir été dessinés pour résister à l’anarchie plutôt qu’aux véhicules modernes.
Ironie et maladresse administrative
L’histoire a de quoi faire sourire — ou grincer des dents. Elle met en lumière la classique contradiction entre investissement matériel et planification infrastructurelle. L’État tunisien, en lançant un appel international pour des autobus dernier cri, a visiblement négligé l’adaptation des routes existantes. Résultat : une flotte toute neuve qui se retrouve à devoir négocier avec des dos d’âne parfois plus hauts que prévu, certains pouvant même bloquer les bus sur place.
Le problème dépasse l’anecdote. Il illustre un défaut récurrent de planification : l’investissement dans le matériel sans préparation de l’environnement. Et pendant que les équipes régionales travaillent d’arrache-pied pour adapter les dos d’âne, les citoyens continuent de patienter, scrutant la route, les yeux rivés sur les nouveaux bus qui passent… à vitesse réduite, bien sûr.
Un enseignement pour l’avenir
Cette situation est symptomatique d’une approche où l’urgence de moderniser prime sur la cohérence globale du système. Elle rappelle que l’infrastructure ne peut être une simple toile de fond, mais un élément central de toute politique de transport. Pour que les nouveaux bus puissent vraiment rouler librement, l’État tunisien devra, désormais, penser « sol » avant « volant ».
I.N.










