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Le serment et l’épuisement : mea culpa d’un vieil anesthésiste-réanimateur

Par Mohamed Salah Ben Ammar

Par Mohamed Salah Ben Ammar

Je commence par un aveu amer.

Non pas pour me soulager.
Mais parce qu’il y a des aveuglements qui finissent par ressembler à des mensonges.

J’ai cru comme on croit aux vérités trop propres pour être discutées que tout commençait et tout finissait avec le patient. Et, si possible, entre les murs de l’hôpital public. C’était cela la médecine pour nous.

On nous l’enseigne tôt. Très tôt.
Avec cette gravité tranquille qui ne laisse pas de place au doute.

Nos maîtres étaient nos modèles.
Le malade comme finalité absolue. Le Serment comme catéchisme.
Servir. Tenir. Se taire.

Entrer en médecine, ce n’est pas choisir un métier.
C’est devenir « docteur un tel ».
C’est un statut permanent. Une discipline du renoncement.

Alors nous avons renoncé.

Aux nuits tranquilles.
Aux corps fatigués.
Aux repas qui n’en sont pas.
Aux fêtes racontées par d’autres.
À la vie de famille.

Nous avons appelé cela vocation.
C’était une lente disparition.

L’hôpital, toujours.
Ce lieu que nous avons appris à aimer comme on aime une cause perdue : avec fidélité, et sans illusions.

Un hôpital public qui manque de tout, sauf d’injonctions à tenir.
Un système qui n’anticipe pas, qui improvise.
Un système qui néglige l’humain les soignants tout en prétendant le servir.

Sa seule doctrine, au fond, tenait en deux mots :

Marche. Ou crève.

Je n’ai pas seulement accepté cette règle.
Je l’ai incarnée.

J’ai appris à ne pas dire que j’étais épuisé.
À faire semblant d’être solide.
À confondre endurance et vertu.

Et, comme beaucoup, j’ai regardé avec condescendance ceux qui osaient poser des limites.

Je pensais défendre une éthique, une institution.
En fait je défendais un abus de pouvoir.
Une exploitation inhumaine de personnes dévouées. Un système.

Et surtout je ne le voyais pas encore
je contribuais à le pérenniser.

L’aveuglement moral

Avec le temps, une vérité moins confortable s’est imposée.

En mettant le patient au centre de tout, nous avons fait disparaître le reste.
À commencer par nous-mêmes.

Nous pensions que ce sacrifice renforçait l’hôpital.
Qu’il le sauvait, malgré tout.

C’était l’inverse.

En sacrifiant l’humain pour défendre l’institution, nous n’avons pas rendu service à l’hôpital public.
Nous avons pérennisé un système qui ne respectait plus l’humain.
Nous avons donné une caution morale à son dysfonctionnement.

Car un système qui tient grâce à l’épuisement de ceux qui le font vivre n’est pas un système solide.
C’est un système sous perfusion, la nôtre.

Et nous avons accepté d’en être la réserve.

Il faut avoir le courage de le dire : nous avons appris à accepter la violence.
Puis à la justifier.
Enfin à la transmettre.

Une violence sans cris, sans coups, sans coupables désignés.
Une violence propre. Presque morale.

Au nom du malade, nous avons toléré l’intolérable.
Et, ce faisant, nous l’avons normalisé.

Dans certaines disciplines, l’urgence et la pénurie servent d’explication.
Elles ne sont, le plus souvent, qu’un alibi.

Le vrai problème n’est pas seulement ce que le système nous fait.
C’est ce que nous avons accepté de devenir pour qu’il tienne.

Nous avons formé des générations capables de tout encaisser.
Surtout l’inacceptable.

Nous leur avons appris que se préserver était suspect.
Que se plaindre était indigne.
Que tenir était une preuve de valeur même lorsque cela n’avait plus de sens.

Puis nous nous étonnons qu’ils partent.

Vers le privé.
Vers l’étranger.
Vers des lieux où exercer ne suppose pas de s’effacer.

Leur départ n’est pas une fuite.
C’est un refus.

Et, au fond, une lucidité que nous avons trop longtemps refusée.

La vérité est simple. Et peu flatteuse.

Nous n’avons pas seulement subi ce système.
Nous l’avons stabilisé.
Nous l’avons protégé.
Nous l’avons rendu durable précisément parce qu’il ne respectait pas l’humain.

La blessure invisible

En quarante ans, j’ai vu des corps céder sans bruit.
Des esprits brillants se détourner.
Des vocations s’éroder.
Des regards se durcir.

J’ai vu des médecins vivre comme des fautes personnelles des décisions prises faute de moyens.

J’ai vu des silences qui n’étaient ni dignité ni retenue.
Mais de la honte.
Et de l’épuisement.

Et j’ai connu, moi aussi, cette fracture discrète :
Savoir ce qu’il faudrait faire.
Et ne pas pouvoir le faire.

C’est là que commence la véritable blessure.

Pas dans le burn-out dont on parle désormais comme d’un aléa professionnel.
Mais dans cette dissonance morale :
Faire sans y croire.
Continuer sans adhérer.

Soigner en sachant que l’on fait moins que ce que l’on devrait.

Et un jour, certains s’arrêtent.
Ils jettent l’éponge.

Une perte sèche.
Mais pas un accident.

La conséquence logique d’un système qui use ce qu’il prétend défendre.

Ce que je n’ai pas voulu comprendre

J’ai longtemps cru que tout relevait de la résistance individuelle.

Qu’il fallait tenir.
Que c’était le prix à payer.
Que c’était une forme de noblesse.

Je me trompais.

Et ce n’était pas une erreur neutre.

Car cette idée est dangereuse.
Elle déplace la responsabilité.
Elle transforme une défaillance collective en faiblesse personnelle.

Ceux qui flanchent deviennent coupables.
Ceux qui tiennent deviennent des modèles jusqu’à leur effondrement.

On protège le système en exposant ceux qu’il abîme.

On croyait défendre l’hôpital public.

On a contribué à le vider.
Et, plus grave encore, à légitimer ce qui le détruisait.

Prendre soin de soi : une exigence éthique

Il m’a fallu du temps pour accepter une idée simple :

Prendre soin de soi n’est pas une trahison.
C’est une condition.

Un médecin épuisé n’est pas un héros discret.
C’est un risque silencieux.

L’éthique du soin ne peut pas être à sens unique.
Elle ne peut pas exiger le sacrifice permanent des mêmes.

Sinon, elle cesse d’être une éthique.
Elle devient une mécanique d’usure.

Et une institution qui repose sur l’usure de ses soignants
ne protège plus personne.
Ni ceux qui soignent.
Ni ceux qui sont soignés.

Et maintenant ?

Le constat, à lui seul, ne sert à rien.
Il oblige.

Il oblige les décideurs à reconnaître que la pénurie n’est pas une fatalité, mais un choix.
Que protéger les équipes n’est pas un luxe, mais une nécessité structurelle.

Mais il nous oblige aussi, nous.

À cesser d’admirer ce qui nous détruit.
À ne plus transmettre cette idée absurde selon laquelle souffrir donnerait de la valeur.
À comprendre que se sacrifier n’a jamais sauvé une institution il a seulement retardé son effondrement.

Refuser de s’effacer, ce n’est pas renoncer à soigner.
C’est refuser de cautionner.

Réparer le contrat moral

Au fond, il ne s’agit pas de confort.
Il s’agit de justice.

Longtemps la société a confié ses malades aux soignants. Mais elle a laissé les soignants seuls face aux défaillances du système.

Ce déséquilibre n’est plus désormais tenable. Les jeunes générations n’acceptent plus cette culture du sacrifice.
Le contrat est rompu. Et heureusement.

Et il ne sera réparé ni par des discours, ni par des injonctions à tenir encore.

Je n’arrive pas me placer en dehors d’un système pour lequel j’ai sacrifié mes plus belles années.

J’en ai été un rouage.
Par conviction. Par loyauté. Par aveuglement.

Cet aveu n’efface rien.

Mais il met fin à une illusion essentielle :

Celle selon laquelle soigner exige de s’oublier.

Peut-être est-il temps d’apprendre autre chose.

Non pas tenir à tout prix.
Mais tenir juste.

Soigner, sans disparaître.

BIO EXPRESS

Mohamed Salah Ben Ammar est un médecin et universitaire tunisien, ancien ministre de la Santé en 2014

Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.

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3 commentaires

  1. La lamenterie et l'auto-apitoiement : mea culcul pas crédible..

    Répondre
    23 mars 2026 | 23h39

    « Klaou el ghala… wa yibkiou el ghoda. »

    Faciles gérémiades.

    Deux occasions en or, 2011-2014 puis 2020, pour un système de santé reformé, ambitieux, audacieux et digne du pays retrouvé en son Esprit 2011, Lettre Commune 2014 et « Profondeur » 2020

    Les détricoteurs systémiques antidémocratiques et contre-révolutionnaire connus de tous…

    Les feints chouineurs impliqués de près comme de loin les premiers.

    De Bajbouj à Zaifoun.

    Kristaux de menterie et lacrymal sermon d’Hypocrite.

    Il n’est pas trop tard pour autant.

  2. Gg

    Répondre
    23 mars 2026 | 23h14

    On aimerait vous aider, Monsieur.
    Montrer de l’empathie? Cela ne vous aide pas.
    De la compassion? Cela ne vous aide pas non plus.
    Au moins vous soutenir lorsque des citoyens égoïstes vous agressent, ignorant à quel point vous donnez de vous même.
    Une pensée boudhiste dit « Laisse partir ce qui part, laisse venir ce qui vient… »
    La vie ne s’arrête pas pour autant, on ne vit qu’une fois.
    Protégez vous, bon-homme…
    Aimez qui vous aime.
    Affectueusement ,
    Gg

  3. Judili58

    Répondre
    23 mars 2026 | 21h12

    La densité et la justesse de cette tribune imposent le respect . Pour le médecin le mes culpa est honorable pour le ministre trop tard.

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