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UGTT : le congrès fantôme

Service IA, Business News

Par Raouf Ben Hédi

À 48 heures de son congrès national, l’UGTT aligne un nombre record de candidats. Mais derrière cette apparente effervescence, aucun débat, aucune campagne, aucun visage. Un rendez-vous censé structurer l’avenir de la centrale, qui se tient dans un silence presque total.

Il y a des moments démocratiques qui ressemblent à des fêtes. Des campagnes où les candidats sillonnent les villes, débattent, s’opposent, cherchent à convaincre. Des plateaux télé qui s’animent, des électeurs qui s’interrogent, des résultats qui tombent sous tension, entre espoirs et déceptions.

Ce week-end encore, en France, les élections municipales ont offert ce spectacle familier d’une démocratie vivante, bruyante, parfois désordonnée, mais profondément incarnée. En Tunisie, cette scène s’est progressivement éteinte.

Depuis le 25 juillet 2021, les élections ont déserté le paysage, emportant avec elles le débat, la confrontation d’idées et cette respiration collective qui fait exister la vie publique. Restait alors un dernier espace, plus discret mais tout aussi essentiel : celui des corps intermédiaires qui continuaient à organiser de véritables compétitions internes, même dans les périodes les plus verrouillées. L’Ordre des avocats, celui des médecins, le syndicat des journalistes, et surtout l’UGTT, cette institution centenaire dont les campagnes électorales et les congrès étaient de véritables fêtes démocratiques. Aujourd’hui, même cet espace semble se refermer.

Du 25 au 27 mars 2026, l’UGTT tiendra son congrès national. Sur le papier, l’événement est majeur. Il devrait permettre de redéfinir une ligne, de faire émerger des figures, de trancher des orientations. Mais à mesure que l’échéance approche, il donne surtout le sentiment d’un rendez-vous vidé de sa substance — et, plus troublant encore, contesté jusque dans son principe.

Une mobilisation invisible

Dans une organisation de cette envergure, un congrès de cette importance est habituellement précédé de semaines, voire de mois, de mobilisation. Des candidats identifiés, des tournées dans les régions, des rencontres avec les bases syndicales, des débats publics où s’esquissent des lignes de fracture.

Rien de cela n’est perceptible aujourd’hui, à 48 heures du jour J.

Aucun prétendant sérieux au poste de secrétaire général ne sillonne le pays. Aucun courant ne cherche à structurer un rapport de force en exposant ses idées. Aucun débat n’émerge, ni dans les médias, ni sur les plateaux, ni même sur les réseaux sociaux.

Le contraste est d’autant plus frappant que les candidatures, elles, atteignent un niveau inédit. Pas moins de 91 prétendants se disputent les différents postes de direction, dont 46 pour le seul bureau exécutif national, un record dans l’histoire de la centrale.

En d’autres circonstances, un tel chiffre aurait signalé une effervescence politique et intellectuelle. Il traduit ici autre chose : la perception, largement partagée en interne, que les équilibres sont ouverts, que des postes sont vacants et que les chances d’accès au pouvoir sont plus élevées que par le passé.

Un congrès sans ligne

Cette abondance de candidatures ne s’accompagne pourtant d’aucune véritable confrontation de visions.

Les programmes sont absents ou réduits à des formules générales sur la nécessité de “défendre” ou de “sauver” l’organisation. Aucune proposition structurée n’émerge sur le rôle que l’UGTT entend jouer dans un pays en crise. Aucune ligne claire ne se dessine sur sa relation au pouvoir, sur sa stratégie économique ou sur son positionnement politique.

Le débat n’a pas disparu. Il s’est déplacé. Il se déroule désormais dans les coulisses, sous la forme de négociations entre groupes, secteurs et régions, où il est moins question de projet que de représentation et de partage des positions. Les alliances se nouent moins autour d’idées que d’équilibres internes, chacun cherchant à garantir une place à son camp dans la future architecture dirigeante.

Aucune des listes en présence n’est parvenue, à ce stade, à formuler une vision commune ou un programme capable de sortir l’organisation de sa crise. Le congrès ressemble ainsi davantage à une compétition de positionnement qu’à une confrontation de projets.

Une légitimité contestée

Comme si cette vacuité ne suffisait pas, le congrès s’ouvre dans un climat de contestation interne inédit.

Plusieurs structures syndicales, régionales et sectorielles, remettent en cause sa régularité avant même son ouverture. Certaines dénoncent un processus engagé dans un contexte de division profonde, d’autres évoquent des entorses aux règles internes, allant jusqu’à mettre en doute la légitimité de ses résultats.

Le fait que ces contestations émergent en amont du congrès est en soi révélateur. Il ne s’agit plus seulement de divergences sur les orientations, mais d’un désaccord sur le cadre même dans lequel ces orientations sont censées être discutées.

Dans ce contexte, un élément passe difficilement inaperçu : le secrétaire général sortant, Noureddine Taboubi, aurait lui-même proposé, à travers une série de contacts avec des membres des instances dirigeantes, de reporter le congrès. L’initiative n’a pas abouti, mais elle traduit l’ampleur des tensions internes et l’incertitude qui entoure ce rendez-vous.

Une indifférence révélatrice

À cette crise interne s’ajoute un autre phénomène, plus silencieux mais tout aussi significatif : l’absence d’intérêt du public.

Ce congrès, qui aurait dû susciter attentes et débats, se déroule dans une relative indifférence. Le grand public n’y prête guère attention. Les militants eux-mêmes semblent en retrait. Les médias privés l’évoquent à peine, tandis que les médias publics (notamment La Presse et la TAP) le zappent superbement.

Tout se passe comme si l’issue était perçue comme jouée ailleurs, selon des logiques qui échappent au débat public.

Ce qui se tient ici n’est plus tout à fait une élection au sens classique, mais un processus interne dont les règles, les acteurs et les enjeux restent largement invisibles pour le reste de la société.

Une responsabilité partagée

Le contexte politique pèse évidemment. L’espace public s’est rétréci, et avec lui la capacité des organisations à exister pleinement et à porter des débats visibles.

Mais ce serait une erreur de réduire la situation à cette seule dimension.

Le silence qui entoure ce congrès est aussi le produit d’une évolution interne. D’une fatigue, sans doute, mais aussi d’un glissement vers des formes de gestion consensuelle où le débat est évité plus que tranché. La prudence a remplacé l’affrontement, au prix de la clarté.

L’UGTT ne fait plus entendre sa voix comme elle le faisait auparavant, aussi bien avant l’indépendance que sous les régimes despotiques de Bourguiba et de Ben Ali. L’UGTT de 2026 ne se contente pas de subir le rétrécissement de l’espace public ; elle semble également renoncer, en partie, à l’occuper.

Une transition sans bruit

Le paradoxe est saisissant : jamais les candidatures n’ont été aussi nombreuses, et rarement le débat aura été aussi discret.

Ce congrès aurait pu constituer un moment de clarification et de relance. Il prend plutôt la forme d’une transition, où les équilibres internes se redéfinissent sans confrontation explicite, sans vision affirmée, sans impulsion nouvelle.

L’UGTT demeure une organisation centrale dans le paysage national. Elle conserve ses structures, son histoire, son poids symbolique.

Mais à l’approche de ce congrès, elle donne le sentiment d’entrer dans une phase plus incertaine — non pas celle d’une disparition, mais celle d’un effacement progressif de sa capacité à structurer le débat et à incarner une force collective audible.

Raouf Ben Hédi

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