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Zyed Krichen se retire, et ce n’est pas un hasard

Service IA, Business News

Par Nizar Bahloul

En annonçant mardi 24 mars 2026 son départ de la direction de la rédaction du quotidien Le Maghreb, Zyed Krichen ne tourne pas simplement une page personnelle. Il referme un chapitre essentiel du journalisme tunisien. Et pose, en creux, une question lourde : qui peut encore parler librement aujourd’hui ?

Il y a des départs qui ne ressemblent pas à des retraits. Celui de Zyed Krichen en fait partie.

Dans son édito publié mardi 24 mars 2026, le journaliste annonce qu’il quitte la direction de la rédaction du quotidien arabophone Le Maghreb, transmettant le relais à Hassen Ayadi. Une décision sobre, presque retenue, à l’image de son auteur. Pas d’effet de manche, pas de mise en scène. Juste un passage de témoin.

Mais derrière cette sobriété, le geste est tout sauf anodin.

Car Zyed Krichen n’est pas seulement un directeur de rédaction qui passe la main. Il est l’une des rares voix qui ont structuré, accompagné et parfois bousculé le débat public tunisien sur plusieurs décennies. Un journaliste au sens plein du terme — de ceux qui ne se contentent pas de rapporter les faits, mais qui les interrogent, les éclairent, les mettent en perspective.

Et surtout, de ceux qui ne prennent jamais vraiment leur retraite.

Une école à lui seul, dans une filiation assumée

Zyed Krichen, c’est d’abord une école. Une manière d’écrire. Une manière de penser. Une exigence. Une rigueur intellectuelle qui a façonné des générations entières de journalistes.

Kaouther Zantour, Saïma Mzoughi, Hédi Yahmed, Nébil Rihani… et bien d’autres. Des noms aujourd’hui installés dans le paysage médiatique tunisien et arabe, qui portent, chacun à leur manière, une part de cet héritage.

Je fais partie de ceux-là. Sans Zyed, je ne serais jamais devenu journaliste. Parti de zéro, sans réseau, sans parcours balisé, j’ai trouvé auprès de lui ce que peu de rédactions offrent réellement : une transmission, une confiance et une exigence qui oblige à se dépasser.

Cette formation, je l’ai reçue au sein du magazine Réalités, sous la direction de Taïeb Zahar, aujourd’hui président de la Fédération des directeurs de journaux. Réalités n’était pas un média comme les autres. Sous le régime de Ben Ali, il offrait, autant que possible, un espace d’expression dans un environnement verrouillé.

L’époque n’était pas libre, loin de là. Elle était profondément étouffante, mais selon d’autres mécanismes qu’aujourd’hui. Il n’y avait pas de décret 54. Il y avait autre chose : un rythme imposé par la censure et l’autocensure, que chacun apprenait à contourner, à apprivoiser, parfois à défier.

C’est dans cet entre-deux que Zyed Krichen a formé toute une génération.

D’Omar S’habou à Zyed Krichen : une lignée journalistique

Dans son dernier édito, Zyed Krichen rend hommage à ceux qui l’ont précédé, à commencer par feu Hachemi Troudi, son mentor. Un hommage discret, mais essentiel, qui en dit long sur ce qu’est, au fond, le journalisme : une transmission.

Zyed Krichen s’inscrit lui-même dans cette filiation. Celle d’Omar S’habou, fondateur du quotidien Le Maghreb, grand journaliste, formateur et bâtisseur. De ceux qui ont posé les bases d’une presse tunisienne exigeante, indépendante dans l’esprit, même lorsqu’elle ne pouvait pas l’être pleinement dans les faits.

Zyed Krichen est l’un de ses héritiers les plus marquants.

Et en 2011, au lendemain de la révolution, c’est tout naturellement qu’il rejoint Le Maghreb, relancé par Omar S’habou avec l’appui de l’homme d’affaires Moncef Sellami.

Un choix qui n’avait rien d’opportuniste. Il relevait d’une continuité.

Il faut d’ailleurs rendre hommage à Moncef Sellami. Dans un paysage médiatique fragile, il a fait le pari — rare — d’investir dans la presse, non pas comme un simple levier d’influence, mais comme un outil participant à la construction démocratique. Un pari qu’il continue d’assumer.

La voix du Midi Show, puis le silence

Pendant des années, Zyed Krichen ne s’exprimait pas uniquement dans les colonnes du Maghreb. Il était aussi l’une des voix les plus écoutées du pays.

Le Midi Show sur Mosaïque FM n’était pas une émission parmi d’autres. C’était un rendez-vous politique majeur. Un espace de débat, parfois rugueux, souvent courageux, toujours suivi.

Une émission qui faisait vivre la contradiction dans un paysage médiatique déjà sous tension.

Puis est venue la rupture.

L’arrestation de Noureddine Boutar en 2023 a marqué un tournant. À partir de là, quelque chose s’est refermé. Progressivement. Silencieusement.

La ligne éditoriale de Mosaïque FM a changé. Les équilibres se sont déplacés. Et Zyed Krichen a été écarté, peu à peu, sans fracas.

Une éviction sans annonce officielle. Mais parfaitement lisible pour quiconque observe le paysage médiatique tunisien avec lucidité.

Le Maghreb, dernier espace sous contrainte

Après cela, il ne restait plus que Le Maghreb. Un dernier espace d’expression pour un journaliste qui n’a jamais fait des réseaux sociaux son terrain de jeu. Zyed n’est pas de ceux qui tweetent, postent ou s’indignent à chaud. Son espace, c’est l’écrit. Le temps long. La réflexion. Mais même cet espace n’est plus libre.

Dans une Tunisie marquée par le décret 54, aucun journaliste ne peut aujourd’hui écrire comme avant. Chaque mot est pesé. Chaque phrase est évaluée. Chaque ligne peut devenir un risque.

À cela s’ajoute une autre réalité, plus insidieuse encore : la dépendance économique.

Le Maghreb, comme d’autres médias, dépend encore en partie de la publicité publique. Un levier redoutablement efficace pour orienter, contraindre ou faire taire.

D’autres, comme Business News, ont déjà payé le prix de leur indépendance par une exclusion totale de ces ressources publiques.

Dans ce contexte, diriger une rédaction devient un exercice d’équilibriste. Écrire, un acte de calcul permanent.

Un départ qui dit l’époque

Alors oui, Zyed Krichen quitte ses fonctions. Officiellement, c’est un départ à la retraite. En réalité, c’est autre chose.

Car un journaliste ne cesse jamais d’être journaliste. Ce métier n’est pas une fonction administrative que l’on abandonne à un âge donné. C’est une manière d’être au monde. Mais encore faut-il pouvoir l’exercer. Et c’est là que réside le vrai sujet.

Ce départ n’est pas seulement celui d’un homme. Il est le symptôme d’une époque où les voix libres se raréfient, non pas par choix, mais par contrainte. Où l’on ne quitte pas forcément le journalisme, mais où le journalisme, lui, recule.

Qui reste pour parler ? En se retirant de la direction du Maghreb, Zyed Krichen laisse derrière lui bien plus qu’un poste vacant. Il laisse un vide.

Un vide dans un paysage médiatique déjà fragilisé, déjà sous pression, déjà traversé par la peur, l’autocensure et les lignes rouges mouvantes.

Et il pose, sans la formuler explicitement, une question que beaucoup évitent désormais : qui reste pour parler librement en Tunisie ?

Et surtout, jusqu’à quand ?

Nizar Bahloul

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