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Lettre ouverte à Edgar Morin : Penser le chaos, encore

Par Amin Ben Khaled

Par Amin Ben Khaled

Monsieur,

Il y a dans votre œuvre une promesse qui ne vieillit pas : celle de refuser la facilité des certitudes closes. À mesure que le monde s’enfonce dans une zone d’incertitude généralisée, cette promesse apparaît moins comme un héritage que comme une boussole inachevée – et peut-être délibérément inachevée. Car ce que vous avez nommé complexité n’est plus seulement une méthode de connaissance : elle est devenue la condition même du réel, le régime ordinaire de l’existence collective.

Relire aujourd’hui La Méthode ou Introduction à la pensée complexe, c’est éprouver à la fois la justesse d’un diagnostic et le vertige de son insuffisance. Non pas que votre pensée ait failli – mais parce que le monde qu’elle cherchait à saisir s’est lui-même transformé, accéléré, densifié au point de sembler parfois excéder toute tentative de compréhension.

La guerre et ses enchevêtrements

Les conflits contemporains – du Moyen-Orient à l’Europe orientale, du Sahel aux mers de Chine –  semblent défier les catégories classiques de l’analyse géopolitique. Les alliances se recomposent à une vitesse que les chancelleries peinent à suivre, les antagonismes se superposent à des interdépendances économiques profondes, et les logiques d’affrontement coexistent avec des liens financiers, énergétiques, numériques que personne ne semble vouloir rompre entièrement.

La guerre n’est plus la continuation de la politique par d’autres moyens, selon la formule clausewitzienne. Elle est devenue un enchevêtrement de rationalités partielles, souvent contradictoires : rationalité militaire, rationalité marchande, rationalité électorale, rationalité symbolique. Ces rationalités ne se hiérarchisent pas – elles se contredisent, se parasitent, produisent des effets que personne n’a voulus et que personne ne maîtrise vraiment.

C’est précisément là que votre appel à relier plutôt qu’à disjoindre, à contextualiser plutôt qu’à isoler, conserve une force intacte. Là où les éditorialistes cherchent le coupable unique, la cause première, la responsabilité clairement assignable, votre méthode impose une autre discipline : voir les boucles de rétroaction, les causalités circulaires, les effets émergents qui échappent à toute intentionnalité individuelle.

Et pourtant, quelque chose résiste dans ce tableau. Une question demeure, insistante : la pensée de la complexité est-elle encore suffisante face à un monde où les acteurs eux-mêmes semblent instrumentaliser le chaos ? Où le désordre n’est plus seulement une conséquence non voulue, mais parfois un outil délibéré?

Le chaos comme stratégie

Car le désordre actuel n’est pas seulement subi. Il est parfois produit, entretenu, voire gouverné. Certaines puissances – étatiques ou non – semblent avoir compris que l’incertitude elle-même peut devenir une ressource stratégique. Brouiller les frontières entre guerre et paix, entre information et désinformation, entre diplomatie et intimidation : telle semble être la doctrine de certains acteurs du 21e siècle.

Ce phénomène –  que certains analystes nomment guerre hybride, d’autres chaos délibéré, d’autres encore gouvernance par l’instabilité –  pose un problème philosophique sérieux à votre paradigme. Si la complexité peut être fabriquée, amplifiée, weaponisée, alors elle n’est plus seulement ce que le réel nous impose –  elle est aussi ce que des acteurs nous infligent intentionnellement.

Dès lors, faut-il encore penser la complexité comme un outil de compréhension, ou comme un champ de lutte ? La complexité est-elle seulement ce que nous devons éclairer, ou aussi ce que certains cherchent à obscurcir ? Cette distinction n’est pas anodine : elle engage la nature même de l’activité intellectuelle, et la responsabilité de ceux qui prétendent penser le monde pour mieux le rendre habitable.

On pense ici aux travaux de Timothy Snyder sur la politique de l’inévitabilité et de l’éternité, ou à ceux de Peter Pomerantsev sur la fabrique du doute dans la Russie poutinienne. Dans ces analyses, la complexité n’est pas une donnée du réel à déchiffrer ;  elle est une arme rhétorique destinée à paralyser le jugement. Ce n’est plus penser la complexité : c’est utiliser l’apparence de complexité pour interdire toute pensée.

Les intellectuels face à l’opacité organisée

Votre œuvre a toujours refusé les simplifications abusives. Elle a montré que toute réalité est tissée d’interactions, de rétroactions, de boucles imprévisibles. Mais aujourd’hui, ces boucles semblent s’accélérer au point de produire une forme de vertige stratégique, où la distinction entre ordre et désordre, entre signal et bruit, entre information et manipulation, devient elle-même incertaine.

Face à cela, une interrogation s’impose avec une acuité particulière : quel rôle pour les intellectuels dans un monde qui ne cherche plus nécessairement à être compris, mais parfois à rester opaque ? Dans un monde où la vérité n’est plus niée frontalement – ce qui serait encore une forme de dialogue avec elle – mais diluée, fragmentée, rendue indécidable ?

Faut-il continuer à éclairer, au risque de simplifier, de produire des récits clairs qui pourraient être récupérés, instrumentalisés, retournés ? Ou accepter une part d’irreprésentable, de résistance à la mise en sens, au risque de renoncer à toute prise sur le réel et d’abandonner la scène publique à ceux qui, eux, n’hésitent pas à simplifier ?

Ce dilemme n’est pas nouveau. Il traverse toute l’histoire de l’engagement intellectuel, de Zola à Sartre, d’Arendt à Bourdieu. Mais il prend aujourd’hui une forme inédite, parce que les conditions de production et de circulation des idées ont été radicalement transformées. L’espace public numérique n’est pas seulement un nouveau medium, c’est un nouvel écosystème cognitif, avec ses propres lois d’émergence, ses propres boucles de rétroaction, ses propres effets de seuil.

Dans cet écosystème, la pensée complexe elle-même peut devenir un obstacle à l’action. Non pas parce qu’elle serait fausse – mais parce que la nuance, dans un environnement saturé d’information et dominé par l’immédiateté, peine à se faire entendre. Le temps long de la compréhension est structurellement désavantagé face au temps court de la réaction.

Vers une complexité engagée ?

Peut-être est-ce là que votre œuvre doit être prolongée, plutôt que simplement convoquée. Non pas abandonnée –  elle reste, je crois, l’un des outils les plus puissants dont nous disposions pour penser un monde qui déborde toutes les catégories – mais radicalisée dans ses implications éthiques et politiques.

Une pensée de la complexité qui ne se contenterait pas de décrire les enchevêtrements, mais qui développerait une éthique de la résistance à la simplification forcée. Qui distinguerait entre la complexité subie –  celle du réel dans sa richesse irréductible et la complexité imposée – celle que des acteurs puissants fabriquent pour neutraliser toute forme de compréhension et d’action collective.

Cela supposerait peut-être de renouer avec une tradition que vous avez parfois tenue à distance : celle d’une pensée explicitement normative, prête à nommer non seulement la complexité, mais aussi ce qui, dans cette complexité, relève de la domination, de la manipulation, de l’injustice organisée. Une pensée qui ne renonce pas à la lucidité, mais qui assume que la lucidité n’est jamais neutre – qu’elle est toujours déjà un acte politique.

Votre parcours, traversant les grandes ruptures du XXᵉ siècle – la guerre, la résistance, le stalinisme, Mai 68, l’effondrement des utopies –  témoigne d’une fidélité rare à cette exigence. Vous avez su maintenir ensemble l’exigence de rigueur et l’exigence d’engagement, la conscience de la complexité et la volonté d’agir malgré elle.

Aujourd’hui, alors que le XXIᵉ siècle semble hésiter entre recomposition et fragmentation, entre mondialisation et repli, entre émergence de nouvelles formes de solidarité et durcissement des identités exclusives, cette exigence apparaît plus nécessaire que jamais mais aussi plus difficile à tenir.

Car tenir ensemble la lucidité sur la complexité et la volonté de transformer le monde, c’est accepter de vivre dans une tension permanente que nulle synthèse ne résoudra. C’est peut-être cela, au fond, l’héritage le plus précieux de votre œuvre : non pas une méthode qu’on applique, mais une posture qu’on assume –  celle de penser sans garanties, sans simplifications rassurantes, sans utopies consolatrices, mais avec la conviction que penser reste, malgré tout, un acte nécessaire.

BIO EXPRESS

Amin Ben Khaled – Avocat au barreau de Tunis

Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.

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