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Le pays sans Antigone : réflexions sur la mémoire et la fidélité

Par Mohamed Salah Ben Ammar

Par Mohamed Salah Ben Ammar

Une mise en scène sans peuple

Il existe des scènes qui définissent un pays.

L’enterrement de Habib Bourguiba en est une.

Le 8 avril 2000, une cérémonie froide, verrouillée, presque bureaucratique. Nous étions loin du 1er juin 1955. Aucun débordement, aucune ferveur, pas même une colère. Comme si l’on n’enterrait pas un homme, mais ce qu’il restait de sa mémoire soigneusement neutralisée, méthodiquement vidée de toute charge affective.

Tout était là : le protocole, le silence, l’ordre.

Et surtout, l’absence. L’absence du trouble. L’absence du refus.

Un pays regarde… et se tait. Déjà.

Du culte à l’effacement

Car cette scène n’est pas une anomalie. Elle est l’aboutissement d’un processus plus troublant encore : celui du reniement.

Avant cet enterrement, il y a eu un autre moment que l’on préfère oublier.

Un pays entier en liesse. Un homme porté au rang de mythe.

Un « combattant suprême », un « président à vie », sanctifié.

La ferveur n’était pas feinte. Elle était massive, sincère, presque religieuse.

Et puis, lentement, tout s’est défait.

Treize ans d’effacement. Treize ans de résidence surveillée. Treize ans d’isolement pour transformer une idole en gêne.

Et pendant ces treize ans, une scène silencieuse, presque indécente : ses anciens fidèles passant, indifférents, devant sa luxueuse prison à Monastir.

Ce qui frappe, ce n’est pas la chute. C’est l’abandon.

Presque personne ne proteste. Presque personne ne rompt. Presque personne ne paie le prix du souvenir.

Comme si l’adoration elle-même n’avait jamais existé. Comme si la fidélité était une faute, et l’oubli une vertu.

L’art de l’effacement : un sport national

Dans un autre registre et cadre totalement différents, l’enterrement de Zine el-Abidine Ben Ali pousse cette logique jusqu’à la caricature.

L’homme du 7 novembre 1987 qui se présentait comme le « sauveur », celui dont les portraits géants couvraient le pays, disparaît… dans l’indifférence.

Enterré en Arabie saoudite presque anonymement. Quelques silhouettes. Aucun écho national. Rien.

Un effacement total. Pas un fidèle dans la foule des « adorateurs » ou des thuriféraires. C’est au choix : Rapide. Propre. Presque obscène.

Comme si la société avait appris non seulement à obéir… mais à effacer.

À effacer ses engagements. À effacer ses enthousiasmes. À effacer sa propre responsabilité. Car oublier n’est jamais neutre. Oublier, ici, c’est se protéger mais c’est aussi se dédouaner.

Une ferveur sans mémoire

C’est peut-être là le cœur du problème tunisien. Notre pays n’est pas incapable de passion. Il en déborde.

Mais c’est une passion sans mémoire. Une ferveur sans lendemain.

On adore. Puis on renie. Puis on efface. Et surtout, on refuse de relier les trois.

Ce qui manque, ce n’est pas l’élan. C’est la continuité. Ce qui manque, ce n’est pas l’adhésion.

C’est la fidélité.

On acclame avec excès. On abandonne sans honte. Et entre les deux, aucune exigence morale.

Le pays sans Antigone

Antigone, elle, ne renie pas. Elle a désobéi et enterré son frère.

Elle ne s’adapte pas. Elle ne réécrit pas. Elle ne corrige pas son passé pour survivre au présent.

Elle reste. Et c’est précisément ce qui la condamne.

Chez nous, la question n’est plus : où sont nos Antigone ?

Mais : comment une société en vient-elle à considérer la fidélité comme un luxe dangereux ?

Car le problème n’est pas seulement l’arbitraire. Il existe partout.

Notre problème est plus profond : cette capacité à se détacher de ce que l’on a soi-même porté aux nues… sans jamais en tirer de conséquence.

La continuité n’est pas institutionnelle. Elle est morale dans une ne société oublieuse.

Oublier aussi vite qu’on a admiré.

Le pouvoir change. La ferveur se déplace. Mais le mécanisme reste.

Une lâcheté active

Il faut aller plus loin. Ce n’est pas seulement de la prudence. Ce n’est même pas seulement de la peur. C’est une lâcheté active.

Une lâcheté qui ne se contente pas de subir, mais qui accompagne, qui s’ajuste, qui se justifie. Les mots changent mais la posture demeure.

Ne pas rompre. Ne pas payer. Ne pas être seul. Surnager, suivre le mouvement des vagues.

Alors on acclame quand il faut acclamer. On se tait quand il faut se taire. Et surtout, on oublie ce que l’on a fait la veille.

Dès lors, pourquoi s’étonner que des dizaines d’opposants croupissent en prison dans une indifférence presque parfaite ?

Une société qui croit se protéger… en se reniant.

Non, notre société n’est pas aveugle loin de là.

Elle voit. Elle voit même trop bien. Elle comprend. Elle analyse même avec une lucidité parfois implacable. Peut-être un peu trop même, sauf que cette lucidité ne produit pas du courage.

Elle produit de l’adaptation. On sait que le pouvoir ment. Mais on sait aussi que le contester a un prix. Alors on ajuste ses convictions. Une capacité d’adaptation exceptionnelle guide nos choix. Les convictions ? On les atténue. On les déforme et puis finit par les oublier. Et ce travail discret de reniement de soi devient une stratégie de survie.

Mais une survie qui a un coût immense : la dissolution progressive de toute cohérence morale.

La mémoire comme ligne de fracture

Antigone trace une limite. Elle affirme qu’il existe des choses qui ne se négocient pas.

Des morts qui ne s’oublient pas. Des gestes qui engagent pour toujours.

En Tunisie, cette ligne s’est effacée. Non pas faute de mémoire. Mais faute de courage face à la mémoire.

On se souvient quand c’est sans danger. On oublie quand cela devient risqué.

Et pendant ce temps-là des dizaines d’opposants croupissent en prison dans une indifférence presque parfaite. Et une mémoire conditionnelle n’est pas jamais fidèle.

C’est une fuite. Une tragédie sans gloire.

La révolution du 14 janvier 2011 aurait pu être une rupture.

Un moment fondateur. Un point de non-retour. Mais elle a été, elle aussi, en partie absorbée. Elle aussi enterrée en silence.

Même l’héroïsme finit par être recyclé en souvenir inoffensif. Comme si rien ne devait jamais engager durablement.

Notre tragédie n’est pas seulement de vivre sous l’arbitraire.

Elle est pire. C’est de l’accepter. De s’y adapter.

Et parfois même… de le justifier.

C’est de vivre dans une société où la ferveur n’engage à rien, où l’adhésion s’efface sans honte, où le reniement devient une compétence sociale.

Comme lors de cet enterrement.

Comme face aux prisons d’aujourd’hui, où des opposants, quels que soient leurs désaccords entre eux, paient le prix d’avoir, justement, refusé.

Car au fond, le problème n’est pas que certains disent non.

Le problème, c’est que les autres ont appris à vivre avec leur propre silence.

Nous ne manquons pas d’émotions. Nous manquons de fidélité. Et un peuple qui oublie aussi vite ce qu’il a adoré ne résiste jamais longtemps à ce qu’il devrait combattre.

Car sans mémoire, il n’y a pas de fidélité. Et sans fidélité, il n’y a jamais d’Antigone.

BIO EXPRESS

Mohamed Salah Ben Ammar est un médecin et universitaire tunisien, ancien ministre de la Santé en 2014

Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.

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Commentaire

  1. Rationnel

    Répondre
    26 mars 2026 | 10h28

    Habib Bourguiba était d’origine albanaise, comme la famille Hussein, les Beys qu’il humilia publiquement en juillet 1957, eux-mêmes descendants d’Albanais via la Crète. Deux lignées issues du même arc méditerranéen, l’une renversant l’autre, dans un pays dont aucune des deux n’était originaire depuis bien longtemps.

    Bourguiba fit subir au vieux Bey Mohammed Lamine exactement ce qu’il subirait lui-même quatre décennies plus tard : la destitution sans dignité, l’effacement, la mort dans l’indifférence. Le 7 novembre 1987, Ben Ali lui rendit la monnaie de sa pièce avec une précision presque chirurgicale — le même mécanisme, la même ingratitude, la même rhétorique de la « nécessité nationale ». Ben Ali mourut à Djeddah en 2021, sans funérailles d’État, sans retour possible, sans que le pays qu’il avait gouverné vingt-trois ans ne daigne organiser un deuil officiel. La roue avait tourné. Le seul président tunisien qui soit mort dignement, honoré, pleuré, le seul à qui on fit des funérailles nationales, était Béji Caïed Essebsi. La Tunisie resepcte ce nom qui porte en lui une grande partie de l’heritage collect: Beji: le nom de Sidi Bou Saied, Caied : l’ancien regime, et Essebsi.

    Le cycle que décrit cet article, l’acclamation, le reniement, l’oubli , a une logique que la figure d’Antigone seule ne suffit pas à nommer. Ibn Khaldun l’avait décrite six siècles avant nous, depuis Tunis, dans une tour près d’Oran : l’asabiyya, la solidarité organique, s’érode quand le pouvoir se coupe de ses racines. Ceux qui renversent les institutions finissent par être renversés par le même vide qu’ils ont créé. Bourguiba dissout la Zaytuna en 1961. Il nationalisa le waqf. Il coupa les racines institutionnelles qui auraient pu, un jour, lui offrir une mort digne indépendante de l’État qu’il incarnait. Quand l’État le lâcha, il n’y avait plus rien d’autre pour le tenir debout.

    L’Antigone que cherche l’auteur n’a pas disparu. Elle a été dissoute par décret, en 1956, en 1957, en 1961. Ce n’est pas un problème de courage collectif. C’est un problème d’architecture. Les arbres qu’on a déracinés ne repoussent pas par la seule volonté morale. Il faut replanter. Il faut un sol. Il faut du temps.

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