Hausse des prix, tensions sur l’approvisionnement et répercussions de la guerre au Moyen-Orient : le secteur agricole tunisien se trouve aujourd’hui sous pression. Pour Fathi Ben Khalifa, conseiller économique de l’Union tunisienne de l’agriculture et de la pêche (Utap), ces déséquilibres traduisent des dysfonctionnements profonds des circuits de distribution et de régulation. Face à cette situation, il plaide pour un recentrage sur un levier clé : le soutien à la production, condition indispensable pour stabiliser les marchés et garantir la sécurité alimentaire.
Lundi 30 mars 2026, intervenant au micro de Hatem Ben Amara dans l’émission Sbeh El Ward sur Jawhara FM, Fathi Ben Khalifa est revenu en détail sur les causes de ces tensions, pointant à la fois les failles des mécanismes de régulation, les contraintes pesant sur les agriculteurs et les effets du contexte international sur le secteur.
Un système de fixation des prix remis en cause
Fathi Ben Khalifa a vivement critiqué la politique de plafonnement des prix de certains produits agricoles. Selon lui, cette mesure a eu pour effet de détourner les producteurs des circuits officiels, notamment les marchés de gros.
« Tous les producteurs ont déserté les marchés de gros. Résultat : les prix deviennent anarchiques et chacun fixe ses tarifs comme il l’entend », a-t-il expliqué, estimant que cette situation favorise les spéculateurs et les intermédiaires.
Il a plaidé pour un retour à un fonctionnement plus libre du marché, tout en maintenant un rôle de régulation de l’État en cas de pénurie. « Il faut laisser le marché s’autoréguler. Si un déficit apparaît, c’est à l’État d’intervenir pour garantir l’approvisionnement », a-t-il ajouté.
Le rôle central du marché de gros fragilisé
Le conseiller de l’Utap a insisté sur l’importance du marché de gros de Bir El Kassaa, qu’il considère comme un baromètre essentiel des prix. Or, selon lui, une faible part seulement de la production y transite.
« À peine 10% à 20% des produits passent par ce marché. Le reste échappe à tout contrôle, ce qui ouvre la voie aux dérives », a-t-il dénoncé.
Cette situation contribue, selon lui, à une grande disparité des prix et à une perte de visibilité pour les producteurs comme pour les autorités.
Pression fiscale et marges contestées
Fathi Ben Khalifa a également pointé du doigt les prélèvements appliqués aux agriculteurs, notamment une ponction globale de 14% lors du passage par les circuits organisés. Il dénonce un système opaque où les services facturés ne sont pas clairement justifiés.
« On prélève 14% aux agriculteurs sans qu’ils ne bénéficient de services réels en contrepartie », a-t-il affirmé, appelant à une révision de ce mécanisme.
Production en baisse et impact des conditions climatiques
Sur le plan de la production, l’intervenant a évoqué des pertes importantes liées aux conditions climatiques, notamment les inondations ayant touché plusieurs régions comme Nabeul et Monastir.
Il a cité l’exemple des fraises, dont jusqu’à 80% à 90% de la production aurait été affectée dans certaines zones. Il a également signalé des pertes dans les élevages avicoles, dues aux intempéries et à la propagation de maladies.
« Les pluies et le froid ont provoqué des mortalités importantes et un ralentissement de la croissance dans les élevages », a-t-il précisé.
Dysfonctionnements dans la distribution et pratiques commerciales
Fathi Ben Khalifa a mis en lumière certaines pratiques commerciales qu’il juge problématiques, notamment dans la filière avicole. Il a évoqué le cas de commerçants qui fragmentent les produits pour augmenter leurs marges.
« Certains achètent du poulet entier et le découpent pour le revendre plus cher, dépassant ainsi les marges autorisées », a-t-il indiqué.
Il a également dénoncé un manque de contrôle sur certains produits transformés, dont les prix ne sont pas encadrés.
Stockage entravé et climat de peur
Le conseiller de l’Utap a insisté sur l’importance du stockage pour réguler les marchés, notamment pour des produits comme la pomme de terre. Il a toutefois dénoncé des pratiques qu’il qualifie d’excessives dans l’application de la loi contre le stockage illégal.
« Des agriculteurs ont été intimidés, certains ont fermé leurs entrepôts. Cela met en danger l’approvisionnement futur », a-t-il affirmé.
Selon lui, le stockage est un outil essentiel pour garantir la disponibilité des produits tout au long de l’année et stabiliser les prix.
Intrants agricoles insuffisants et production menacée
Abordant la campagne céréalière, Fathi Ben Khalifa a alerté sur un déficit de 35% en ammonitrate, un intrant essentiel. Malgré des conditions climatiques favorables, cette pénurie pourrait compromettre les rendements.
« Nous avons de bonnes semences et des pluies, mais sans intrants, nous travaillons contre nous-mêmes », a-t-il regretté.
Guerre au Moyen-Orient : un impact direct
Fathi Ben Khalifa a également évoqué les conséquences de la guerre au Moyen-Orient, notamment à travers la hausse des prix de l’énergie et du transport maritime.
« Les coûts du transport ont augmenté d’environ 7% au niveau mondial. L’énergie dépasse les cent dollars, ce qui impacte directement les coûts de production », a-t-il expliqué.
Il a souligné que ces facteurs pèsent sur les importations de matières premières agricoles, comme les céréales ou le soja, aggravant les déséquilibres.
Pour une stratégie nationale de souveraineté alimentaire
Face à ces défis, Fathi Ben Khalifa a appelé à une stratégie globale axée sur le soutien à la production, l’amélioration des rendements et le développement du stockage.
« La seule solution pour stabiliser les prix, c’est la production. Plus il y a de production, plus les prix baissent », a-t-il martelé.
Il a également plaidé pour un meilleur encadrement des filières, une application rationnelle des lois et une coordination accrue entre les différents acteurs.
Enfin, il a insisté sur la nécessité d’une vision stratégique à long terme pour garantir la sécurité alimentaire du pays, estimant que la Tunisie dispose des capacités nécessaires à condition de mieux exploiter ses ressources.
I.N.










