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Tunisie : s’endetter pour vivre, et s’appauvrir pour rembourser

Service IA, Business News

Par Raouf Ben Hédi

L’endettement des ménages tunisiens atteint des niveaux records. Mais derrière les chiffres, c’est une réalité bien plus inquiétante qui se dessine : un pays où l’on emprunte pour manger, où la classe moyenne vacille et où l’État reste spectateur d’une dérive sociale silencieuse.

Pendant longtemps, le crédit a accompagné l’amélioration du niveau de vie. Il permettait d’acheter, d’investir, de construire. Il était un levier de confort, parfois même un signe d’ascension sociale. Ce modèle est en train de disparaître.

L’étude publiée le 26 mars 2026 par l’Institut arabe des chefs d’entreprise met en évidence un glissement beaucoup plus inquiétant : le crédit n’est plus utilisé pour améliorer le quotidien, mais pour éviter qu’il ne s’effondre.

En dix ans, la dette des ménages a bondi de près de 66 %, alors que les revenus n’ont progressé que marginalement. Ce décalage n’est pas anecdotique, il est structurant. Il dit une chose simple : les Tunisiens ne vivent plus à crédit par choix, mais par nécessité.

Le taux de fragilité budgétaire atteint désormais 171 %, un niveau très au-dessus des standards internationaux. Derrière ce chiffre, il y a une réalité brutale : une grande partie des ménages vit au-delà de ses moyens non pas par excès, mais parce que ses moyens ne suffisent plus.

« On ne vit plus, on tient »

Dans une petite entreprise de services à Tunis, Amel, 42 ans, a vu sa relation au crédit changer en quelques années.

« Avant, je faisais un crédit pour acheter quelque chose. Aujourd’hui, je fais un crédit pour finir le mois. Ce n’est plus pareil. »

Son salaire n’a pratiquement pas évolué. Ses dépenses, elles, ont explosé. L’alimentation, en particulier, absorbe désormais une part écrasante du budget. Entre 2021 et 2023, les prix alimentaires ont augmenté de plus de 20 %, contraignant les ménages à y consacrer plus de 40 % de leurs revenus.

Dans ces conditions, la moindre dépense imprévue devient un choc. Une panne, une maladie, une rentrée scolaire. Et le crédit devient le seul amortisseur.

Même logique dans le Centre-Ouest, où Hatem, père de cinq enfants, ne parle plus de choix mais de contrainte : « On ne s’endette pas pour vivre mieux. On s’endette pour éviter le pire. »

Ce basculement est au cœur de l’étude de l’IACE : le crédit est devenu une stratégie de survie.

Une mécanique qui fabrique de la pauvreté

Ce changement de nature du crédit entraîne une transformation plus profonde encore. L’endettement n’est plus seulement une conséquence de la précarité. Il en devient un facteur aggravant. La logique est implacable.

Des revenus insuffisants poussent les ménages à emprunter. Cet endettement, souvent contracté pour des dépenses non productives, réduit encore leur capacité à se redresser. Le moindre incident suffit alors à faire basculer l’équilibre.

Les chiffres traduisent cette dérive. Le taux de pauvreté est passé de 16,6 % à 18,4 % en deux ans. Dans le même temps, 79.000 enfants supplémentaires ont basculé sous le seuil de pauvreté.

Dans les familles nombreuses, la pression est encore plus forte. Chaque hausse de prix, chaque dépense supplémentaire se multiplie. L’endettement devient alors chronique, et avec lui s’installe une précarité durable, parfois irréversible.

Ce que révèle l’étude, c’est l’installation progressive d’un cercle vicieux : la pauvreté alimente l’endettement, et l’endettement accélère l’appauvrissement.

Trois pays en un seul

Parler des ménages tunisiens comme d’un bloc homogène n’a plus beaucoup de sens. L’endettement dessine aujourd’hui une véritable géographie sociale du pays.

Dans le Grand Tunis et les grandes agglomérations, l’endettement reste largement formel. Il passe par les banques, finance le logement, les études, les biens durables. Mais même ici, la situation se tend. Le coût de la vie augmente plus vite que les revenus, et la classe moyenne commence à s’endetter pour maintenir son niveau de vie.

Dans les régions de l’intérieur, la logique est différente. L’accès au crédit bancaire est limité, voire inexistant. L’endettement se fait alors dans des circuits informels, souvent à des conditions défavorables. Il ne sert plus à consommer, mais à subsister.

Entre ces deux réalités, une troisième catégorie apparaît : celle des ménages pauvres mais exclus du crédit. Ni solvables pour les banques, ni insérés dans des réseaux de financement, ils vivent dans une économie de débrouille, sans filet.

Ces trois Tunisie coexistent, sans véritable politique différenciée pour les prendre en charge.

Un système qui arrive à saturation

Un autre signal, plus discret mais tout aussi révélateur, apparaît dans les chiffres de l’étude : le ralentissement du crédit.

La croissance de l’endettement des ménages ralentit nettement. Les crédits immobiliers, en particulier, marquent le pas. Ce phénomène pourrait, à première vue, être interprété comme un signe de stabilisation. Il n’en est rien.

Ce ralentissement traduit en réalité une saturation. Les ménages sont déjà fortement endettés et disposent de moins en moins de capacité pour contracter de nouveaux prêts. Dans le même temps, les banques deviennent plus prudentes face au risque de défaut.

Le crédit ne tire plus la consommation. Il tente simplement de la maintenir à flot.

Ce basculement est souvent celui qui précède les crises plus visibles.

Un angle mort au sommet de l’État

Face à cette évolution, la réponse institutionnelle est frappante… par son absence.

La Tunisie ne dispose ni d’un dispositif de suivi du surendettement, ni d’une instance chargée de traiter les situations critiques, ni même d’un cadre légal opérationnel. Le projet de loi relatif au surendettement, adopté en Conseil des ministres en 2020, n’a toujours pas été promulgué.

En l’absence de cadre, ce sont les banques, les institutions de microfinance et, de plus en plus, les circuits informels qui fixent les règles. Chacun agit selon sa logique propre, sans coordination, sans vision globale.

Le résultat est connu : des situations individuelles gérées au cas par cas, sans traitement structurel du problème.

Ce vide n’est pas neutre. Il laisse se développer, en silence, des formes d’endettement qui échappent à tout contrôle.

Une dérive qui s’installe

Ce que révèle, en filigrane, l’étude de l’IACE, ce n’est pas seulement une dégradation conjoncturelle, mais une transformation durable.

Le crédit, censé accompagner le développement, devient un mécanisme de compensation des déséquilibres. Il ne crée plus de richesse. Il amortit les chocs. Et, ce faisant, il fragilise davantage ceux qui y ont recours.

Dans ce contexte, le surendettement n’apparaît plus comme un accident. Il devient un état. Un état diffus, progressif, souvent invisible, mais profondément ancré dans le quotidien des ménages.

Et tant que cette réalité ne sera ni mesurée, ni encadrée, ni traitée, elle continuera de s’étendre, sans bruit et avec des conséquences durables.

Raouf Ben Hédi

Cliquer ici pour lire l’intégralité de l’étude de l’IACE (24 pages)

Encadré – Les chiffres clés du surendettement

🔴+65,9 %

Hausse de la dette par habitant en 10 ans

👉 contre seulement +3,7 % de revenus

🔴 32,1 milliards de dinars

Encours total de la dette des ménages

👉 dont 29,4 milliards auprès des banques

🔴 59,7 %

Des crédits sont destinés à la consommation

👉 contre 40,3 % pour le logement

🔴 +21,2 %

Hausse des prix alimentaires (2021–2023)

👉 plus de 40 % du budget des ménages consacré à l’alimentation

🔴 79.000 enfants

Supplémentaires sous le seuil de pauvreté

👉 en seulement deux ans

🔴 2 686 dinars

Dette moyenne par habitant

👉 pour un revenu moyen de 1 568 dinars

🔴 0 dispositif national

👉 Pas d’observatoire

👉 Pas de commission

👉 Loi sur le surendettement toujours non promulguée

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Commentaire

  1. le financier

    Répondre
    31 mars 2026 | 15h13

    Il faut que ces moutons tunisiens soit tondu et qu ils mangent des cailloux pour enfin un jour descendre dans la rue .

Répondre

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