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La conscience, alibi moral d’un monde sans projet

Par Amin Ben Khaled

Par Amin Ben Khaled

Invoquée chaque année par les Nations unies comme fondement d’une culture de la paix, la notion de conscience universelle dissimule plus qu’elle n’éclaire. Elle masque la pluralité des valeurs, naturalise un ordre contesté et offre aux puissances établies un langage d’apaisement sans contrainte.

Chaque 5 avril, la Journée internationale de la conscience, instituée par l’Assemblée générale des Nations unies, convoque une ambition aussi séduisante qu’insaisissable : ériger la conscience humaine en socle d’une culture de la paix. Le texte fondateur, prolongement implicite de la Déclaration universelle des droits de l’homme, postule que la raison et la conscience, attributs partagés de l’espèce, suffiraient à orienter les comportements individuels et collectifs vers la fraternité. Une telle vision mérite un examen sans indulgence.

La première difficulté tient à ce que l’on pourrait appeler le postulat de l’universalité morale. Le cadre onusien s’appuie sur une anthropologie héritée des Lumières européennes – celle d’un sujet rationnel, souverain, capable de distinguer le bien du mal par le seul exercice de sa raison. Or cette figure est historiquement et géographiquement datée. Elle ne rend pas compte de la diversité des ontologies morales qui structurent les sociétés humaines, ni des rapports de force qui président à la constitution de ce qui est tenu pour légitime dans chaque contexte.

La conscience n’est jamais abstraite. Elle est toujours située –  traversée par des mémoires coloniales, des hiérarchies de genre, des logiques de classe, des affiliations religieuses ou nationales. Ce qui apparaît, depuis les capitales occidentales, comme une évidence morale – la primauté des droits individuels, la prohibition de la violence d’État, la responsabilité de protéger – est perçu, depuis d’autres latitudes, comme l’expression habillée d’intérêts géopolitiques particuliers. Invoquer une conscience commune, c’est donc risquer de convoquer, sous des dehors universalistes, une normativité hégémonique.

Une culture de la paix sans conditions matérielles

On objectera que le concept de « culture de la paix », tel que l’a développé l’UNESCO depuis la fin des années 1980, sous l’impulsion notamment de Federico Mayor Zaragoza, entend précisément dépasser ce tropisme. La paix n’y est pas conçue comme la simple absence de guerre, mais comme un processus actif de transformation des mentalités, des institutions et des comportements. Cette approche est intellectuellement sérieuse, et elle mérite d’être distinguée du discours onusien le plus convenu.

Mais là réside une tension fondamentale : peut-on instituer une culture par décret international ? La culture de la paix, pour être effective, suppose des conditions structurelles que les résolutions de l’Assemblée générale sont impuissantes à créer – des systèmes éducatifs qui ne reproduisent pas les logiques de domination, des médias qui ne fabriquent pas le consentement à la guerre, des économies politiques qui ne soient pas fondées sur l’extraction et la compétition illimitée.

L’écart entre les principes et les pratiques

L’ordre international contemporain offre, à cet égard, une image saisissante de dissonance cognitive. Les mêmes États qui votent les résolutions sur la conscience et la paix multiplient les ventes d’armes, soutiennent des régimes autoritaires et subordonnent leurs engagements climatiques à des calculs de compétitivité à court terme. Cette dissociation n’est pas accidentelle : elle est structurelle. Elle tient à ce que les principes proclamés dans les enceintes multilatérales et les impératifs qui gouvernent effectivement les décisions politiques obéissent à des logiques différentes, voire incompatibles.

Les grandes puissances opèrent selon une rationalité stratégique dans laquelle la conscience morale joue, au mieux, un rôle instrumental. Elle sert à légitimer des interventions sélectives, à disqualifier des adversaires, à mobiliser des opinions publiques. Elle ne constitue pas un véritable principe régulateur des comportements.

La conscience se transforme ainsi en une forme de lucidité impuissante : elle éclaire le réel, mais ne le transforme pas. Elle nomme les injustices sans en modifier les causes.

Une conscience systémique, ou rien

Il conviendrait dès lors de reformuler la problématique. Plutôt que de considérer la conscience comme une qualité individuelle, il faudrait l’appréhender comme un phénomène proprement systémique. Une société consciente ne se reconnaît pas à la vertu de ses membres, mais à la manière dont ses institutions intègrent des principes éthiques dans leur fonctionnement ordinaire : ses mécanismes de redistribution, ses procédures de décision, ses dispositifs de contrôle du pouvoir.

Cette perspective, qui doit beaucoup à la tradition républicaine et à la pensée critique des institutions, déplace le regard des individus vers les structures. Elle rappelle que la bienveillance individuelle, sans cadres collectifs pour la relayer et l’amplifier, demeure politiquement inopérante.

C’est dans cette direction –  celle d’une refondation institutionnelle à l’échelle nationale et internationale –  que devrait s’orienter toute réflexion sérieuse sur la paix. Non pas l’appel à la conscience des dirigeants, mais la construction patiente de mécanismes qui rendent la guerre coûteuse, la coopération profitable, et la justice internationale contraignante.

Un symptôme, plus qu’une solution

La Journée internationale de la conscience révèle, en creux, le désarroi d’un multilatéralisme à bout de souffle. Elle dit moins ce vers quoi le monde tend que ce dont il manque. Dans un contexte marqué par la résurgence des nationalismes, l’effacement progressif des normes encadrant les conflits armés et la crise de légitimité des institutions internationales, réaffirmer des évidences morales trahit une angoisse plutôt qu’une confiance.

Reste, enfin, une question que la commémoration tend à escamoter : celle des conditions sociales de possibilité de la conscience elle-même. Car la conscience morale ne se construit pas dans le vide. L’insécurité économique, la précarité, les rhétoriques identitaires et les logiques de compétition illimitée la corrodent méthodiquement. Sans s’attaquer à ces conditions matérielles, invoquer la conscience n’est qu’incantation.

BIO EXPRESS

Amin Ben Khaled – Avocat au barreau de Tunis

Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.

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