Pénuries de médicaments, tensions financières et dégradation des structures publiques : pour Badr Smaoui, ces dysfonctionnements ne sont pas isolés mais relèvent d’un même problème structurel. Le système tunisien de santé et de sécurité sociale fonctionne comme un « tout indissociable », dont chaque défaillance se répercute sur l’ensemble de la chaîne, a-t-il expliqué.
L’expert en protection sociale a livré, jeudi 2 avril 2026, une analyse détaillée et structurée du système tunisien de sécurité sociale et de couverture santé, lors d’une intervention sur les ondes d’Express FM, dans l’émission « Expresso » animée par Wassim Ben Larbi.
Au fil de son intervention, l’expert a développé une lecture globale du système, mettant en évidence ses interdépendances, ses fragilités structurelles et les leviers de réforme possibles. Une analyse qui intervient dans un contexte marqué par une attention accrue des autorités à la question de la santé et des pénuries de médicaments.
Un droit fondamental aux multiples dimensions
Pour Badr Smaoui, toute réflexion sur la santé doit partir d’un principe fondamental : le droit à la santé, tel qu’inscrit dans la Constitution, ne peut être réduit à la seule existence d’infrastructures médicales.
« Le droit à la santé suppose plusieurs conditions », explique-t-il. Il cite notamment :
- la disponibilité d’établissements de santé,
- leur accessibilité géographique,
- la qualité des prestations,
- et surtout la capacité financière des citoyens à accéder aux soins.
Ce dernier point renvoie directement à la couverture sociale. Mais l’expert insiste sur une dimension souvent sous-estimée : l’interconnexion entre les droits.
« La santé est liée au transport, au logement, à l’emploi, à l’éducation », souligne-t-il, rappelant qu’un individu exposé à de mauvaises conditions de vie est davantage vulnérable sur le plan sanitaire.
Ainsi, le droit à la santé apparaît comme un droit transversal, au croisement de l’ensemble des politiques publiques.
Le médicament, pivot du système de soins
Si la santé est un système global, Badr Smaoui identifie clairement le médicament comme son point névralgique.
« Vous pouvez consulter, faire des analyses, obtenir une ordonnance… mais si vous ne trouvez pas le médicament, tout s’arrête », affirme-t-il.
Cette réalité confère à la question de l’approvisionnement une importance stratégique. L’expert rappelle que les tensions actuelles sur certains médicaments ne sont pas nouvelles, mais traduisent des déséquilibres plus profonds.
Il met en avant la notion de sécurité ou souveraineté pharmaceutique, estimant qu’un pays ne peut garantir pleinement le droit à la santé s’il reste dépendant de l’extérieur pour des traitements essentiels.
La Tunisie, selon lui, a réalisé des avancées en matière de production locale, mais demeure exposée pour une part non négligeable de médicaments, notamment ceux liés à des pathologies lourdes.
Une chaîne financière circulaire… et bloquée
L’un des points centraux de l’analyse de Badr Smaoui réside dans la description du fonctionnement financier du système.
Contrairement à une lecture fragmentée, il insiste sur le caractère circulaire et interdépendant des flux : la Pharmacie centrale de Tunisie assure l’approvisionnement en médicaments, mais dépend de sa capacité financière pour honorer ses commandes. Cette capacité est affectée par les retards de paiement de la part des hôpitaux et de la Caisse nationale d’assurance maladie (Cnam), laquelle dépend elle-même des ressources des caisses de sécurité sociale. « On suit la chaîne… et on revient au point de départ », résume-t-il.
Ce mécanisme explique pourquoi une tension financière à un niveau donné peut rapidement se transformer en pénurie de médicaments à l’autre bout du système.
Les cliniques de la CNSS : une spécificité à préserver
Dans son intervention, Badr Smaoui consacre un développement important aux cliniques relevant de la Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS), souvent méconnues du grand public.
Il rappelle leur origine : dans les années 1970, face à la saturation du secteur public et au coût élevé du privé, la CNSS a mis en place ces structures pour offrir des soins ambulatoires accessibles aux assurés sociaux.
« C’était un modèle intermédiaire, efficace et relativement performant », souligne-t-il. Ces cliniques ont longtemps permis une prise en charge rapide, des coûts maîtrisés et une organisation rationnelle du parcours de soins.
Mais ce modèle s’est progressivement fragilisé, notamment depuis la mise en place du système d’assurance maladie en 2004. Badr Smaoui dresse un constat précis des difficultés actuelles : une baisse significative du nombre de médecins, un déficit marqué en spécialistes, des départs à la retraite non compensés, des équipements insuffisants, et une attractivité en recul face au secteur privé.
Ces facteurs ont entraîné une dégradation progressive des services, sans pour autant remettre en cause leur utilité.
L’expert insiste notamment sur leur rôle dans les régions intérieures, où elles contribuent à corriger les déséquilibres territoriaux en matière d’accès aux soins.
Réformer sans déséquilibrer davantage le système
Face aux difficultés, plusieurs scénarios sont parfois évoqués : transfert des cliniques au ministère de la Santé, rattachement à la Cnam ou ouverture au privé.
Badr Smaoui met en garde contre ces approches. « Il ne faut pas perdre la spécificité de ces structures », insiste-t-il, estimant que leur maintien au sein de la Caisse nationale de sécurité sociale reste pertinent.
Il rappelle également un principe structurant du système d’assurance maladie : la séparation entre financeur et prestataire de soins. Une confusion des rôles, selon lui, pourrait nuire à la gouvernance et au contrôle.
La solution réside plutôt dans une réforme globale, intégrant ces structures dans une vision d’ensemble du système de protection sociale.
L’urgence : restaurer la capacité d’approvisionnement
Sur le plan des priorités, l’expert est sans équivoque : la première mesure à prendre concerne la Pharmacie centrale. « Il faut lui donner les moyens d’acheter les médicaments », insiste-t-il.
L’injection de liquidités apparaît, selon lui, comme une condition indispensable pour rétablir la confiance avec les fournisseurs, relancer l’approvisionnement et garantir la disponibilité des traitements, notamment pour les patients les plus vulnérables.
Une analyse en phase avec les orientations actuelles
Les propos de Badr Smaoui s’inscrivent dans une dynamique plus large impulsée par les autorités.
Le président Kaïs Saïed a récemment constaté, lors d’une visite à la polyclinique d’El Omrane et à la Pharmacie centrale, des insuffisances en matière d’accès aux soins et des pénuries de médicaments. Il a appelé à une réforme globale du système et à la mobilisation urgente des ressources financières.
Dans le même esprit, un Conseil ministériel restreint tenu le 30 mars 2026, sous la présidence de Sarra Zaâfrani Zenzri, a acté plusieurs décisions visant à :
- garantir la disponibilité des médicaments,
- constituer un stock stratégique,
- améliorer la gouvernance du secteur,
- et engager une réforme profonde de la santé et de la sécurité sociale.
« Tout est lié » : une réforme systémique devenue incontournable
Au terme de son intervention, Badr Smaoui résume son analyse par une idée centrale : « le système est un tout ».
Dans cette architecture interdépendante :
- la santé dépend de la sécurité sociale,
- la disponibilité des médicaments dépend des équilibres financiers,
- et l’efficacité globale repose sur la cohérence de l’ensemble.
Toute réforme partielle est donc vouée à l’échec.
Pour l’expert, l’enjeu dépasse la simple gestion des pénuries : il s’agit de repenser en profondeur un système afin de garantir, de manière durable, un accès équitable aux soins pour tous les citoyens.
Une transformation qui, à ses yeux, est désormais inévitable.
I.N.












