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Une pièce sans fin, un pays captif

Par Ikhlas Latif

Cette semaine, je n’avais aucun sujet national qui m’inspire. Et c’est précisément le sujet. Il y a des semaines où les faits débordent, les déclarations choquent, les contradictions crèvent les yeux. Et il y a des semaines où l’on cherche, où l’on fouille, où l’on relit l’actualité en se disant qu’on a forcément raté quelque chose. Un angle, une phrase, un détail.

Cette semaine, je n’avais aucun sujet. Ou plutôt, aucun sujet qui mérite encore qu’on s’y attarde.

Car tout est là, sous nos yeux. Les communiqués s’enchaînent, les prises de parole se multiplient, les indignations surgissent — souvent à contretemps, parfois à contresens. Le bruit est constant, mais le sens, lui, s’est fait discret. Presque introuvable.

Ce n’est pas le vide de l’actualité, mais pire. C’est une actualité saturée de mots, vidée de substance.

On annonce, on affirme, on condamne, on promet. Et pourtant, rien ne bouge vraiment. Ou alors si peu. Ou alors ailleurs. Comme si le réel s’était détaché du discours, comme si gouverner consistait désormais à parler du monde plutôt qu’à agir sur lui.

C’est là que le malaise s’immisce.

Le vide sous le bruit

Parce que ce sentiment de n’avoir “rien à dire” n’est pas un problème d’inspiration. C’est un symptôme. Celui d’un paysage politique devenu étrangement stérile (un paysage dont le pouvoir s’est accaparé le fait politique, au point d’en vider le débat de toute substance). Non pas par absence d’événements, mais par absence de prise sur le réel.
Tout se passe comme dans une pièce de théâtre qui ne finirait jamais. Les acteurs entrent en scène, déclament leurs répliques, prennent des poses graves ou solennelles. Les communiqués tiennent lieu de tirades. Les conseils deviennent des décors. Et le public — nous — reste là, captif, condamné à regarder la représentation se poursuivre, encore et encore, sans jamais atteindre de dénouement.

On connaît déjà les rôles.

Et il faut dire que la distribution a été méthodiquement décimée. Entre poursuites judiciaires, intimidations et embastillements, une bonne partie de la classe politique a été écartée, réduite au silence ou reléguée hors scène.

Un décor sans débat

Il y a ceux qui annoncent des priorités “historiques”, sans calendrier ni moyens. Ceux qui dénoncent avec vigueur — surtout lorsque cela ne les engage à rien. Ceux qui promettent des réformes dont on ne verra ni le début ni la fin. Il y a ce langage si particulier, fait de généralités ambitieuses et de formulations creuses, où chaque phrase semble importante mais où aucune ne produit d’effet.

Le plus troublant ce n’est pas le décalage, c’est sa banalisation.

On s’habitue. On lit sans attendre. On écoute sans vraiment entendre. On survole des annonces dont on sait déjà qu’elles n’auront pas de lendemain. L’exception devient la règle, celle d’un pouvoir qui parle beaucoup, agit peu, et ne rend presque jamais compte.

Alors oui, cette semaine, il ne s’est “rien passé”. Enfin si. Beaucoup de mots. Très peu de réalité. Et c’est précisément cela qui devrait nous inquiéter.

Car une vie politique ne meurt pas seulement dans le silence. Elle peut aussi s’éteindre dans le bavardage. Dans cette inflation permanente de discours qui donne l’illusion de l’action. Dans cette mise en scène continue où chaque intervention semble décisive — jusqu’à la suivante, qui l’efface aussitôt.

Le danger, ce n’est pas tant l’absence de communication, c’est son excès lorsqu’il devient un substitut à l’action. En parallèle, le réel, lui, continue d’avancer sans les discours.

Peut-être que le vrai sujet, finalement, est là. Dans cette fatigue diffuse, presque imperceptible, qui s’installe face à une parole publique devenue prévisible, interchangeable, parfois même décorative. Une parole qui remplit l’espace, mais qui ne construit rien.

Alors non, je n’avais pas de sujet cette semaine.

Mais j’avais mieux. Une impression tenace. Celle d’un pays où l’on parle beaucoup pour éviter de dire l’essentiel. Où l’on agit peu, mais où l’on met en scène chaque intention. Où l’on gouverne, de plus en plus, comme on joue une pièce.

Sans fin. Sans rupture. Et sans véritable public — sinon un public captif, qui commence à regarder ailleurs.

Et peut-être, au fond, que le silence que je ressentais n’était pas une absence d’inspiration. Mais le bruit de fond d’un vide devenu systémique.

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