Réuni le 31 mars 2026, le conseil d’administration d’El Fouladh a validé des comptes 2024 publiés avec un an de retard. Des comptes qui confirment l’aggravation d’une situation financière déjà critique, mais qui passent totalement sous silence une enquête judiciaire ouverte depuis début 2024, dans le sillage direct d’une visite du président de la République.
Mardi 31 mars 2026, le conseil d’administration de la société publique El Fouladh s’est réuni pour arrêter les états financiers de l’exercice clos au 31 décembre 2024. L’exercice peut paraître routinier, mais il intervient avec un décalage inhabituel.
À cette date, de nombreuses entreprises tunisiennes ont déjà publié leurs comptes 2025 ou sont sur le point de le faire. El Fouladh, elle, publie encore ceux de 2024. Ce retard d’une année n’est pas anodin. Il dit quelque chose du fonctionnement interne de l’entreprise, de ses contraintes, mais aussi de ses difficultés à suivre un rythme normal de gouvernance et de transparence.
Au-delà du calendrier, ce sont surtout les chiffres qui retiennent l’attention.
Tous les voyants sont au rouge
Les comptes 2024 confirment une dégradation nette de la situation financière. La société enregistre une perte nette de 69,2 millions de dinars, contre 42,8 millions en 2023, soit une aggravation significative en une seule année.
Les capitaux propres, déjà largement négatifs, poursuivent leur dégradation et dépassent désormais les 450 millions de dinars en valeur négative.
Dans le même temps, le chiffre d’affaires recule fortement, passant de 145,7 millions de dinars en 2023 à 113,5 millions en 2024, sous l’effet combiné de la baisse des prix et du recul des volumes.
Le résultat d’exploitation reste déficitaire (-27 millions de dinars), confirmant que l’activité elle-même ne parvient plus à couvrir les charges. À cela s’ajoutent un endettement élevé, une trésorerie sous pression et des arriérés importants envers plusieurs partenaires publics, notamment la CNSS (146 millions de dinars), la STEG (177 millions de dinars) et la SNDP-Agil (10,7 millions de dinars, hors pénalités), soit des engagements cumulés qui dépassent largement les capacités actuelles de l’entreprise.
Pris dans leur ensemble, ces éléments ne décrivent pas une difficulté passagère, mais une situation structurellement dégradée, qui perdure et s’aggrave.
Une visite présidentielle suivie d’une enquête judiciaire
C’est dans ce contexte qu’intervient un épisode qui dépasse le cadre strictement financier.
Le 26 décembre 2023,le président de la République effectue une visite à El Fouladh. Sur place, Kaïs Saïed tient des propos particulièrement sévères, évoquant des manœuvres visant à pousser l’entreprise à la faillite et dénonçant des pratiques qu’il qualifie de suspectes, notamment autour du marché de la ferraille.
Une semaine plus tard, le 4 janvier 2024, le ministère public ordonne l’ouverture d’une enquête judiciaire pour des soupçons de corruption financière et administrative au sein de la société.
Autrement dit, au moment même où s’ouvre l’exercice 2024, l’entreprise est déjà concernée par une procédure judiciaire officielle.
Un silence total dans les comptes certifiés
Or, c’est précisément ce point qui surprend à la lecture des comptes arrêtés au 31 décembre 2024 et certifiés par les commissaires aux comptes Abderrazak Souei (Exacom) et Khaled Thabet.
Ces comptes sont détaillés, documentés et accompagnés d’observations sur plusieurs aspects techniques, notamment des soldes anciens à régulariser, des comptes en attente de justification ou des opérations non apurées remontant parfois à plusieurs années.
Mais à aucun moment ils ne mentionnent l’existence de cette enquête judiciaire.
Ni dans les événements postérieurs à la clôture, ni dans l’analyse des risques, ni dans les observations des auditeurs.
Ce silence des commissaires aux comptes sur une enquête en cours est d’autant plus frappant que l’enquête n’est pas postérieure aux comptes. Elle est antérieure à l’exercice lui-même et concerne directement la gestion de la société.
Un traitement différent du secteur privé ?
Dans un environnement privé, une telle situation aurait inévitablement attiré l’attention des autorités fiscales et de contrôle. Une entreprise cumulant des pertes importantes, des dettes sociales et fiscales élevées et faisant l’objet d’une enquête judiciaire pour corruption aurait très probablement été soumise à des vérifications approfondies.
Aujourd’hui, plusieurs chefs d’entreprise du secteur privé sont poursuivis, voire incarcérés, pour de simples impayés fiscaux d’un niveau bien inférieur à ceux observés dans ce dossier. Dans la pratique, des entreprises privées se voient couper l’électricité pour des impayés bien moindres, ce qui souligne le décalage avec la situation d’El Fouladh.
Dans le cas de cette entreprise publique, les comptes font apparaître des arriérés significatifs, des pénalités et des dettes restructurées, mais ils ne font état d’aucun contrôle fiscal en cours ni d’aucun redressement. La Steg continue à fournir l’électricité, malgré ses 177 millions de dinars d’impayés.
Ce décalage pose inévitablement la question de l’égalité de traitement entre entreprises publiques et privées.
Des comptes complets… mais un contexte absent
Un autre élément vient renforcer ce sentiment d’incomplétude : le rapport du conseil d’administration n’a pas été rendu public avec les états financiers.
Or, ce document joue habituellement un rôle central. Il permet de contextualiser les chiffres, d’exposer les risques, de détailler les procédures en cours et de donner une lecture globale de la situation.
Son absence prive l’opinion d’un éclairage essentiel, en particulier dans un dossier marqué à la fois par une dégradation financière et par un contexte judiciaire sensible.
Au final, les comptes d’El Fouladh livrent une image précise de la situation financière de l’entreprise, mais ils laissent de côté une partie importante du contexte dans lequel cette situation s’inscrit.
Les pertes sont clairement établies, les dettes sont détaillées, mais l’environnement judiciaire et fiscal, lui, reste en dehors du champ.
C’est ce décalage qui, plus que les chiffres eux-mêmes, interpelle aujourd’hui.
Une ligne rouge sans solution
En décembre 2023, Kaïs Saïed avait choisi El Fouladh pour adresser un message politique clair : refus de la privatisation, dénonciation de pratiques suspectes et ouverture d’une enquête judiciaire dans la foulée. Le signal donné par Kaïs Saïed était celui d’un État vigilant, ce qui plait assurément à ses foules de partisans.
Sauf que voilà, plus de deux ans plus tard, le contraste est saisissant. Les mots du président sont restés des mots en l’air.
L’enquête judiciaire a disparu des radars. Aucune information sur son avancement, aucune conclusion connue, aucune trace dans les comptes certifiés. Dans le même temps, aucune alternative n’a été proposée. La ligne rouge est posée, mais aucun cap n’est fixé.
Pendant ce temps, l’entreprise continue de s’enfoncer, ses pertes s’aggravent, ses dettes s’accumulent et ses échéances sont repoussées.
La facture, elle, reste bien réelle. Elle est supportée par les finances publiques, donc par le contribuable, et notamment par ces entreprises privées soumises à des contrôles stricts et à des sanctions rapides, parfois pénales, pour des montants sans commune mesure.
Le contraste n’est plus seulement économique. Il devient politique.
Ce n’est plus seulement El Fouladh qui interroge. Ce sont les règles du jeu.
Maya Bouallégui
Cliquer ici pour lire les états financiers et le rapport des commissaires aux comptes d’El Fouladh










