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Si Bourguiba était vivant, il serait en prison ou en exil

Par Nizar Bahloul

La date du 6 avril ne peut passer inaperçue. Il y a 26 ans, notre président Habib Bourguiba s’est éteint, après des années passées dans la prison dorée que lui avait imposée son successeur, Zine El Abidine Ben Ali.

Je n’entends pas faire l’éloge du Combattant suprême ni m’abandonner à la nostalgie. La question est ailleurs. Elle est simple, presque brutale : quel serait aujourd’hui le sort de Habib Bourguiba s’il était encore vivant, mais simple avocat opposant sous le régime de Kaïs Saïed ?

Ses idées progressistes et modernes trouveraient-elles un écho auprès du peuple tunisien, et en particulier parmi les partisans du pouvoir actuel ?

Des héritiers traqués

À première vue, le constat est sans appel. Ceux qui se réclament de l’héritage de Bourguiba sont aujourd’hui en difficulté.

Mohsen Marzouk est en exil forcé, privé de passeport. Abir Moussi est en prison depuis le 3 octobre 2023, condamnée à dix ans dans une affaire montée de toutes pièces.

Mais réduire l’héritage de Bourguiba à ces deux noms serait une erreur. Bourguiba a des millions d’héritiers. Et, à l’évidence, ils ne se trouvent pas parmi les partisans de Kaïs Saïed.

En toute modestie (et avec une certaine fierté) je m’en revendique moi-même.

Ce que ferait Bourguiba aujourd’hui

Revenons à la question centrale : qu’aurait fait Bourguiba s’il était opposant en 2026 ?

Avocat, il aurait défendu le droit, la justice et l’indépendance de la magistrature.

Homme de son temps, profondément marqué par l’Occident, il aurait porté un projet démocratique assumé.

Proche de Léopold Sédar Senghor, il n’aurait jamais cautionné un pacte avec l’Italie au détriment des Subsahariens, ni agité le spectre d’un bouleversement démographique pour quelques milliers de migrants.

Journaliste et écrivain, il aurait été en première ligne pour défendre la liberté d’expression et combattre, sans relâche, un décret 54.

Féministe, il aurait poursuivi le combat pour l’égalité, y compris et surtout en matière d’héritage.

Francophone et francophile, il aurait consolidé la place du français comme véritable deuxième langue du pays, à égalité avec l’arabe. La Tunisie ne peut être que plus riche de ces langues héritées de ses colonisateurs. Ce sont des butins de guerre, pour reprendre la formule de Kateb Yacine, et il n’y a aucune raison d’en sacrifier une au profit de l’autre. En revanche, il n’aurait pas dilué la culture nationale dans un glissement désordonné vers l’anglais.

Stratège, il n’aurait pas réduit la question palestinienne à un slogan figé. Il aurait privilégié le dialogue, encore et toujours, fidèle à sa ligne. Et en aucun cas il n’aurait toléré l’emprisonnement de militants pro Palestine pour des motifs dérisoires, au moment où la région traverse une guerre d’une brutalité extrême.

En bon tacticien, conscient que l’intérêt stratégique de la Tunisie se situe du côté de l’Occident, il ne se serait pas précipité à Téhéran pour présenter ses condoléances au guide suprême iranien. Et surtout, il n’aurait pas gardé le silence lorsque ce même Iran fait face à une guerre asymétrique menée par deux puissances nucléaires, ni lorsque ses dirigeants sont éliminés par des frappes.

Conscient des équilibres internationaux, il n’aurait pas engagé la Tunisie dans des gestes diplomatiques incohérents, oscillant entre alignements affichés et silences incompréhensibles.

Être bourguibiste, ce n’est pas le dire

Pour toutes ces raisons, je me reconnais dans cet héritage. Non par posture, mais parce que ces valeurs (justice, droit, démocratie, égalité, liberté, ouverture culturelle, intelligence diplomatique) sont celles que nous défendons chaque jour à Business News, avec nos journalistes et avec nos lecteurs.

Être bourguibiste ne relève ni du slogan ni de l’apparence. Ce n’est ni une posture ni un folklore. C’est une exigence quotidienne.

Rendre hommage à Bourguiba ne consiste pas à se recueillir sur sa tombe à Monastir. C’est prolonger son œuvre, tout en ayant la lucidité d’en reconnaître aussi les limites et les erreurs.

Où serait Bourguiba aujourd’hui ?

Alors où serait Habib Bourguiba s’il était vivant et opposant aujourd’hui ? La réponse est évidente. Il suffit de regarder le sort réservé à ses héritiers, réels ou autoproclamés. Ceux qui continuent de défendre ses valeurs.

La liste est longue et elle ne cesse de s’allonger. En tête, parmi ceux en prison, Ahmed Néjib Chebbi (82 ans), Abir Moussi, Kamel Letaïef (71 ans), Khayam Turki, Jawhar Ben Mbarek, Issam Chebbi, Lotfi Mraïhi (67 ans)…

Il faut y ajouter Ahmed Souab, tout juste sorti de prison, arrêté pour une métaphore, exercice dans lequel le Combattant suprême excellait. Sonia Dahmani, elle aussi récemment libérée après avoir été emprisonnée pour ses idées, une féministe assumée et défenseure constante des valeurs bourguibistes.

Et puis tous ceux qui ont été poussés dehors : Mohsen Marzouk, Bochra Belhadj Hamida, Dalila Mssadek, Youssef Chahed, Karim Guellaty… contraints à l’exil sous le poids de poursuites judiciaires dans des affaires montées de toutes pièces.

Tous ont un point commun : ils défendent des idées qui prolongent celles du combattant suprême. Aujourd’hui, en Tunisie, défendre les idées de Bourguiba est devenu un motif d’emprisonnement. La conclusion s’impose d’elle-même. S’il était vivant aujourd’hui, Habib Bourguiba serait en prison ou en exil. Il ne serait ni différent ni à part. Il serait l’un d’eux.

Du juste au faux

Se recueillir sur la tombe de Bourguiba ou se proclamer bourguibiste pour séduire l’opinion relève du folklore.

Avant d’accéder au pouvoir, Kaïs Saïed dénonçait avec force et justesse cette hypocrisie politique.

Aujourd’hui, elle le rattrape.

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