Il y a des déclarations qui passent, et puis il y a celles qui révèlent une vision du monde. La récente sortie du président de la République affirmant que des « lobbies » voulaient vendre le Stade d’El Menzah et la Pharmacie centrale appartient à la seconde catégorie. Elle n’est pas seulement politique, elle est profondément économique. Et, malheureusement, elle traduit une incompréhension persistante de ce qu’est réellement la richesse d’un État.
Car, dans cette vision, l’État semble riche parce qu’il possède. Parce qu’il détient un stade, une entreprise, un terrain ou une institution. Une sorte de richesse patrimoniale figée, presque muséale, où l’accumulation d’actifs publics serait en soi une preuve de prospérité. Or, dans l’économie réelle, celle qui paie les salaires, finance les écoles et équilibre les comptes publics, la richesse ne se mesure pas à l’aune des biens détenus, mais à celle des richesses produites.
Un État est riche par son produit intérieur brut, par l’activité économique qu’il génère, par la valeur créée chaque jour par ses citoyens. L’État ne produit pas directement cette richesse : il la rend possible. Il crée un cadre réglementaire, garantit la stabilité, assure l’équité des règles du jeu. Ensuite, ce sont les entreprises, les entrepreneurs, les investisseurs et les travailleurs qui font le reste. Confondre la richesse d’un État avec son inventaire immobilier revient à confondre le coffre avec l’argent qu’il contient.
Les lobbies fantômes et la richesse par la propriété
Mais revenons à ces fameux « lobbies ». Qui sont-ils ? Mystère. Qui voulait vendre le Stade d’El Menzah ? Silence. Qui souhaitait acheter ? Personne ne le sait. On se retrouve face à une accusation sans accusés, une intention sans acteurs, une menace sans visage. Le débat économique se transforme alors en récit politique, où l’ennemi invisible remplace l’analyse rationnelle.
Prenons pourtant l’exemple du Stade d’El Menzah. Le conserver dans le giron exclusif de l’État n’est pas, en soi, une preuve de richesse. Un actif qui ne produit rien, qui coûte de l’argent et qui reste en travaux pendant des années n’est pas un symbole de prospérité. C’est, au mieux, un actif dormant ; au pire, une charge pour le contribuable. Le Stade d’El Menzah, malgré les visites présidentielles répétées et les annonces successives, reste fermé, immobilisé, improductif. Il ne génère ni recettes, ni activité économique significative, ni valeur ajoutée.
Dans ce contexte, la question n’est pas de savoir qui possède le stade, mais ce qu’il rapporte. Un stade exploité par un opérateur performant, générant des événements sportifs et culturels, créant des emplois et des revenus, contribue à la richesse nationale, qu’il soit public ou privé. Un stade détenu par l’État mais inutilisé n’enrichit personne.
La Pharmacie Centrale, en revanche, obéit à une logique différente. Son maintien dans le secteur public peut se justifier par des impératifs de régulation, de sécurité sanitaire et d’approvisionnement. Ce n’est pas une question de richesse, mais de souveraineté et de politique publique. Mélanger ces deux cas revient à brouiller les enjeux et à réduire l’économie à une simple question de propriété.
L’État propriétaire pauvre et l’économie étouffée
Cette confusion entre possession et richesse se retrouve dans la gestion de nombreuses entreprises publiques. L’État tunisien possède une multitude de sociétés dont certaines accumulent les pertes année après année. Elles absorbent des ressources budgétaires considérables sans générer de valeur. Elles sont maintenues sous perfusion pour des raisons idéologiques, au nom d’une conception de l’État propriétaire qui confond contrôle et prospérité.
L’exemple de la société El Fouladh est particulièrement révélateur. Malgré les annonces, les visites et les coups de colère, la situation reste préoccupante. Les pertes s’accumulent, les besoins de financement augmentent, et c’est le contribuable qui paie. L’État reste propriétaire, mais cette propriété ne le rend pas plus riche. Au contraire, elle alourdit sa charge financière.
Même logique pour les sociétés communautaires. Conçues comme une innovation économique majeure, elles sont financées, soutenues et promues avec insistance. Pourtant, leur contribution réelle à la création de richesse reste marginale. Elles mobilisent des ressources publiques importantes sans générer l’activité attendue. Là encore, l’État possède, finance, supervise… mais ne s’enrichit pas.
La réalité économique est pourtant simple. Un État peut posséder des terrains, des entreprises et des actifs, et rester pauvre. À l’inverse, un État peut posséder peu, mais créer un environnement favorable à l’investissement et devenir prospère. La richesse réside dans la dynamique économique, pas dans l’inventaire patrimonial.
La libre entreprise, l’innovation, l’investissement privé, la confiance dans les règles du jeu sont les véritables moteurs de la prospérité. Lorsque l’État cherche à tout contrôler, à tout posséder, à tout conserver, il immobilise les ressources et freine la création de richesse. Il devient un gestionnaire d’actifs plutôt qu’un facilitateur de croissance.
Au fond, la question est simple : un État est-il riche parce qu’il possède un stade fermé, une entreprise déficitaire et des terrains inexploités ? Ou parce qu’il permet à ses citoyens de créer, investir, entreprendre et produire ? La réponse semble évidente. Pourtant, le débat revient régulièrement, alimenté par cette vision où la richesse se mesure à la taille du patrimoine public.
La Tunisie n’a pas besoin d’un État collectionneur d’actifs. Elle a besoin d’un État stratège, régulateur, facilitateur. Un État qui garantit l’équité, encourage l’initiative et libère les énergies. La richesse ne se décrète pas par la propriété, elle se construit par l’activité. Garder coûte que coûte des actifs improductifs n’est pas une politique économique. C’est une illusion comptable entretenue par une posture idéologique.
Et pendant que l’on cherche des lobbies imaginaires prêts à vendre des stades, la vraie question reste posée : comment créer de la richesse réelle pour les Tunisiens ? Tant que la réponse restera dans la possession plutôt que dans la production, l’État continuera à accumuler des biens… et à manquer de prospérité.










