Incarcéré depuis près de deux ans dans le cadre d’une affaire à caractère financier et fiscal, le journaliste Mourad Zeghidi a choisi de s’exprimer à travers une lettre rédigée depuis sa cellule. Dans ce texte dense et introspectif, il est revenu sur son histoire personnelle, marquée par une mémoire familiale liée à l’emprisonnement, tout en dénonçant les conditions et le sens même de la procédure judiciaire engagée contre lui.
Initialement condamné à un an de prison, une peine réduite à huit mois en appel, le journaliste devait être libéré début 2025. Mais un nouveau mandat de dépôt, émis dans une affaire de « blanchiment d’argent », a prolongé sa détention. Après plus d’un an d’attente et de reports, il est finalement condamné, le 22 janvier 2026, à trois ans et demi de prison ferme. Une audience en appel devrait avoir lieu le mardi 14 avril 2026.
La lettre en intégralité, traduite de l’arabe :
« Je pensais que la prison appartenait désormais au passé, que cette page avait été définitivement tournée, mais la réalité, aujourd’hui, se répète, avec une dureté presque identique, comme si la douleur se transmettait au sein de la famille, d’une génération à l’autre, sans jamais se rompre.
Je suis Mourad Zeghidi. Mon histoire avec la prison n’a pas commencé après ma naissance, mais avant elle, lorsque ma mère me portait, fœtus de six mois, entre ses murs. C’est là, dans cet espace clos, qu’est née ma première conscience de la vie : une vie mesurée par l’isolement, définie par l’ombre des murs imposants.
J’ai grandi sans connaître une enfance entière. Mon père, Salah Zeghidi, a connu à plusieurs reprises la prison et les arrestations alors que j’étais encore enfant. Je ne l’ai pas connu comme un père constamment présent dans les détails du quotidien. Cette absence n’était pas un simple épisode : elle a laissé une empreinte profonde dans ma constitution, dans mon rapport à la figure paternelle, à la présence et à l’appartenance.
La prison, dans ma famille, n’est pas un incident isolé, mais une trajectoire prolongée. Mon grand-père, Georges Adda, a connu les geôles dans les années quarante, sous le protectorat français. Mon père a vécu la même expérience. Mes oncles, Moncef et Youssef, ont eux aussi connu les prisons tunisiennes à différentes périodes, de la prison du 9 Avril à Borj Erroumi jusqu’à Nadhour. Et aujourd’hui, ce parcours se poursuit dans la prison civile de Mornaguia, comme si l’histoire se réécrivait sous des noms différents.
Il y a deux mois et dix jours, un jugement a été rendu dans une affaire de nature fiscale et financière. Depuis cette date, le choc continue de nous affecter, moi, ma famille, mes amis et mes proches. Dès le début, cette affaire a été entachée de graves problèmes au niveau de la présomption d’innocence, et les garanties fondamentales d’une procédure équitable y ont été bafouées, ce qui a fait de son déroulement une réinterprétation du dossier hors de son contexte juridique naturel.
Réduire cette affaire à un simple litige financier ou fiscal ne reflète pas sa réalité. La question touche en effet, dans son essence, à la liberté d’expression et au droit des médias de critiquer le pouvoir, avant d’être reléguée dans une sphère technique régie par le langage des chiffres et de la fiscalité. Ce glissement n’est pas un détail procédural, mais une reformulation de l’acte critique lui-même : d’un droit exercé dans l’espace public à un acte poursuivi judiciairement hors de son contexte. C’est là que la loi devient un outil de musellement de la voix au lieu d’être un cadre garantissant celle-ci.
Ce jugement ne fut pas une mesure isolée, mais eut un impact psychologique, matériel et social considérable, touchant des vies entières et non un individu seulement. Réduire cette affaire à une simple infraction financière revient toutefois à ignorer une évidence : si l’on appliquait cette logique à tout le monde, il serait normal que des centaines de milliers de personnes fassent l’objet de poursuites et soient emprisonnées, car une erreur administrative ou fiscale ne peut être transformée en une sanction à caractère dissuasif général.
La prison ne se renferme pas seulement sur ceux qui s’y trouvent. Elle s’étend vers l’extérieur dans un silence pesant. Mes filles, Inès et Yasmine, vivent cette absence imposée, une absence qui crée un vide invisible mais perceptible dans tous les détails de la vie.
Ma fille cadette, Inès, qui était brillante à l’école, a dû interrompre ses études pour assumer le fardeau des visites hebdomadaires et porter le « panier de la prison », dans une situation bien trop mature pour son âge. Chaque visite était un rendez-vous fixe, chargé de sens, mais qui m’apportait en même temps un peu de vie de l’autre côté des murs et me remontait le moral dans les moments où le silence s’épaississait et où l’attente pesait lourd.
Quant à ma fille aînée, Yesmine, elle était présente dès le moment de mon arrestation, m’accompagnant dans le véhicule de police dans une scène difficile, où elle a fait preuve d’un calme et d’une force remarquables. En cet instant, elle n’était pas seulement une fille, mais un véritable soutien. Cette épreuve a révélé en elle une maturité précoce qui m’a profondément marqué et a transformé notre relation, la rendant plus consciente et plus profonde. Aujourd’hui, elle vit à l’étranger, loin de moi, ce qui rend l’expérience encore plus douloureuse, la distance géographique ajoutant un poids supplémentaire à l’absence.
Heureusement, je n’étais pas seul face à ce fardeau. De telles expériences montrent clairement qui est vraiment à vos côtés. J’ai pu compter sur un véritable soutien de la part de ma famille, de mes amis et de mes collègues ; une solidarité sincère qui a atténué la rudesse de cette période.
Au cœur de ce soutien, la présence de celle que j’aime a eu une portée profondément humaine, contribuant à adoucir la dureté des jours et à maintenir un certain équilibre dans les moments de pression. Dans l’adversité, le sens du véritable soutien se révèle, loin des discours, à travers des gestes simples et sincères qui arrivent au moment opportun.
Je n’ai jamais voulu être un héros, et je ne recherche aucune forme de glorification. Tout ce que je demande, c’est que l’injustice soit abolie et que le minimum de respect physique et juridique me soit garanti en tant que citoyen.
Je refuse également toute tentative de me coller une étiquette, de me classer ou de prétendre que j’appartiens à des « cases » ou à des cercles, en Tunisie ou à l’étranger. Mon appartenance est claire et simple : à une famille intellectuelle progressiste et moderniste qui croit que la démocratie, la liberté d’expression et la liberté de la presse ne sont pas un luxe politique, mais l’un des fondements de la société tunisienne contemporaine.
Je le dis clairement : la Tunisie est un pays qui mérite des sacrifices. Ce que j’ai vécu au cours de ces derniers mois, malgré sa brutalité, n’est rien comparé à ce qu’ont vécu ceux qui m’ont précédé. Car cette expérience, aussi difficile soit-elle, reste le prolongement d’un parcours plus long au sein de la famille, où la mémoire croise l’expérience, et où le sens même se transmet à travers le temps sous différentes formes et images.
Dans ce prolongement, l’histoire n’apparaît pas comme un simple récit familial, mais comme l’expression d’une continuité face à des épreuves renouvelées autour de la liberté. C’est un simple rappel que la prise de position a un prix, que la parole a un coût, et que ce poids est resté présent à travers les générations, sans perdre son sens ni voir son impact s’éteindre. »

N.J













