Par Ridha Zahrouni
Pendant ma scolarité, j’étais tombé sous le charme des mathématiques dès la première année de l’enseignement secondaire qui durait à l’époque sept années. J’avoue que je le suis encore. J’étais bon en mathématiques, mes professeurs, à qui je rends hommage, étaient fiers de moi, ceux qui vivent le sont encore.
Si je m’exprime ainsi, c’est pour reconnaître que les mathématiques étaient pour beaucoup dans ma réussite lors de mes études supérieures dans les domaines des sciences géographiques et de l’informatique, professionnelle dans l’armée et dans des établissements sous tutelle du ministère de l’Agriculture, et dans ma vie sociale. Grâce aux mathématiques, j’ai appris à réfléchir et raisonner, bien structurer mes idées et mes actions, et m’exprimer correctement par écrit et oralement.
Les mathématiques, moteur du développement
Si mon constat est personnel et intuitif, issu d’une longue expérience, j’ai pris la peine de me documenter pour rédiger cette tribune. Les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) ont démarré, en 1992, le Programme international pour le suivi des acquis des élèves (PISA), devenu depuis la référence internationale dans le domaine de l’évaluation de la qualité et de l’équité des systèmes nationaux d’éducation et de leur efficacité à dispenser les compétences requises aux jeunes.
L’enquête de 2012 a constaté, parmi tant d’autres indicateurs, une forte corrélation entre les compétences en mathématiques et le développement des sociétés. Elle a noté que, dans les pays développés, le niveau de maîtrise des mathématiques motive fortement l’évolution et l’épanouissement des sociétés. Les pays de l’OCDE investissaient des montants pharamineux pour l’enseignement des mathématiques à l’école.
Cette enquête a constaté également que les compétences en mathématiques anticipent, d’une façon certaine, la façon d’évoluer des jeunes en adultes dans ces sociétés : elles leur ouvrent la voie pour réussir des études supérieures et elles impactent directement leurs ambitions financières, une fois lancés dans la vie active. Aussi, il a été établi que les bonnes connaissances en mathématiques augmentent de façon significative les chances de réussite des individus dans la vie professionnelle. Les individus qui ont un faible niveau en mathématiques voient leurs chances sérieusement compromises quant à la possibilité d’accéder à des emplois plus gratifiants et plus rémunérateurs.
En outre, il s’est avéré que les personnes très performantes en mathématiques ont plus de dispositions que les autres à faire du bénévolat, à agir en tant qu’acteurs plutôt que spectateurs dans les processus politiques, et elles ont plus tendance à faire confiance aux autres. Les mathématiques agissent sur les compétences des citoyens, donc sur leurs qualités d’équité, d’intégrité et d’ouverture.
Une réalité tunisienne préoccupante
La Tunisie, qui a participé à cette enquête, s’est trouvée classée 60e sur les 65 pays qui ont soumis leur système éducatif à l’évaluation. Les jeunes Tunisiens, d’un âge moyen de 15 ans, accusent un retard de niveau de deux ans et demi comparé au niveau moyen des pays de l’OCDE, dans les trois disciplines : les mathématiques, la compréhension de l’écrit et les sciences. Ce retard est de six ans et demi pour les mathématiques, et de quatre ans et demi pour la compréhension de l’écrit et les sciences, si on les compare aux niveaux des jeunes Shanghaïens.
C’est-à-dire qu’un élève qui devrait évoluer en première année secondaire chez nous a, au mieux, un niveau équivalent à un élève de la sixième année primaire chez eux. Une réalité plus qu’amère, à la fois dégradante et humiliante. Et malheureusement, la Tunisie a choisi de quitter le programme PISA après son édition de 2014, au lieu de s’investir pour sauver notre école.
Interrogée très récemment à ce sujet, l’intelligence artificielle dit que « les mathématiques sont fondamentales, structurant la pensée logique et le raisonnement critique. Elles sont omniprésentes au quotidien (gestion budgétaire, mesures, cuisine, transports) et indispensables aux technologies modernes, notamment l’intelligence artificielle et l’analyse de données. Elles développent la rigueur, l’imagination et la capacité à résoudre des problèmes complexes. »
Loin de moi l’idée de vous ennuyer avec les chiffres, je rappelle toutefois que, depuis des années, les responsables de notre secteur de l’éducation nous martèlent au sujet de la désertion de la section des mathématiques, qui a enregistré une moyenne de 6 % des candidats au baccalauréat de 2025 et 3 % des bacheliers dans la même classe d’âge, soit un peu plus de 6500 lauréats, bien que cette section réalise d’excellents taux de réussite au bac, plus de 80 % des candidats. Alors que, dans les pays de l’OCDE, 70 % des élèves de 15 ans ont le niveau requis en mathématiques, et 9 % d’entre eux ont un excellent niveau.
Repenser les fondements du système éducatif
Nos responsables ne proposent aucun argument crédible pour expliquer ce phénomène, sauf peut-être que nous ne sommes pas les seuls dans cette situation, et ne proposent aucune solution pour y remédier, sauf peut-être la réduction des contrôles de mathématiques. Cela ne peut signifier qu’une parfaite ignorance des enjeux et des solutions.
Pour ma part, je considère qu’un individu qui ne sait pas faire une règle de trois, apprécier mentalement un volume ou déterminer un temps ou une distance à partir d’une vitesse est un individu en désaccord avec les chiffres. Il a peu de chances de réussir une carrière professionnelle de bon gestionnaire ou de décideur. Il trouverait d’énormes difficultés pour apprécier des aspects financiers nécessaires à sa vie professionnelle ou personnelle, ou pour anticiper ou modéliser des situations complexes de la vie active ou courante.
Et un individu qui ne sait pas apprécier les écrits des grands philosophes et des hommes de lettres et de culture, qui ne sait pas aller au fond des idées pour pouvoir apprécier la qualité de la pensée, ne pourrait être un meneur d’hommes. C’est-à-dire qu’un individu qui ne sait ni écouter ni s’exprimer va trouver d’énormes difficultés pour apprécier le vrai sens des émotions et des valeurs, au niveau familial, professionnel, social ou patriotique.
En d’autres termes, et sans rentrer dans l’anagramme des causes et des effets et du jeu des solutions, je recommande avec humilité, pour la réforme de notre système éducatif, de rompre impérativement avec le concept et les traditions qui classifient et catégorisent les esprits comme étant exclusivement scientifiques (mathématiques) ou littéraires.
C’est très à la portée, Monsieur le ministre, je vous l’assure, si vous consentiez les moyens et les efforts nécessaires dès les premières années de la phase primaire pour doter nos enfants de vraies aptitudes de lecture, d’écriture — en arabe et en français —, de calcul et de respect, et en assurant le passage mérité d’une année à une autre à la majorité de nos apprenants.
BIO EXPRESS
Ridha Zahrouni – Président de l’Association tunisienne des parents et des élèves
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.










