« Le peuple veut. » Depuis des années, Kaïs Saïed martèle cette formule comme un mantra politique, une invocation censée incarner la volonté générale et légitimer chacune de ses décisions. Le slogan est devenu doctrine, puis méthode de gouvernement. Mais aujourd’hui, pour une fois, ce peuple invoqué à longueur de discours veut quelque chose de très concret : une augmentation de salaire.
Il la veut d’autant plus qu’il n’en a pas eu depuis deux ans. L’année 2025 est passée sans augmentation générale, à l’exception de la revalorisation du Smig. Et en 2026, malgré la promesse inscrite dans la loi, rien n’est encore venu. Les mois passent, les prix montent, les salaires stagnent.
La loi de finances 2026 est pourtant claire. Son article 15 prévoit noir sur blanc une revalorisation des salaires et traitements dans les secteurs public et privé pour les années 2026, 2027 et 2028, ainsi que des pensions des retraités. Mais cette revalorisation reste suspendue à un décret d’application. Or nous sommes le 13 avril. Le deuxième trimestre est entamé. Et le décret n’a toujours pas été publié.
Voilà donc un pouvoir qui a décidé seul, sans concertation, sans négociation, sans partenaires sociaux et qui, quatre mois après l’entrée en vigueur de sa propre loi, n’est même pas capable d’en assurer l’exécution.
La fin du dialogue social, sans le moindre gain d’efficacité
Jusqu’ici, les augmentations salariales en Tunisie relevaient d’un rituel parfois laborieux, souvent conflictuel, mais institutionnellement solide : de longues négociations entre le gouvernement, l’UGTT et l’Utica. On pouvait critiquer ces cycles, dénoncer leur lenteur, s’agacer de leurs marchandages. Mais ils aboutissaient.
Cette année, Kaïs Saïed a voulu rompre avec ce modèle. Plus de concertation. Plus de compromis. L’État décide seul. L’UGTT a protesté contre cette méthode autoritaire. L’Utica, fidèle à une prudence silencieuse que l’histoire économique résume souvent d’un mot cruel — la lâcheté du capital — s’est tue.
Le résultat est là : on a supprimé la négociation au nom de l’efficacité, et l’on n’a gardé ni la négociation ni l’efficacité.
Le plus frappant est que cette attente survient après une année 2025 déjà blanche, sans augmentation générale, hormis la revalorisation de 7,5 % du Smig. Dans l’histoire sociale tunisienne, de telles années sans hausse salariale générale sont restées exceptionnelles depuis l’indépendance, tant la revalorisation périodique des revenus s’est imposée comme un rendez-vous quasi constant entre l’État et les partenaires sociaux. Les ménages tunisiens ont donc traversé une année entière d’érosion du pouvoir d’achat sans compensation, avant d’entrer dans 2026 avec une promesse légale… qui demeure, elle aussi, théorique.
Combien, quand, et sur quelle base ? Le grand flou
Et de combien sera cette augmentation, au juste ? 3,5 %, comme le murmurent certaines indiscrétions ? 5 %, pour coller au taux officiel d’inflation ? 7,5 %, comme la hausse du Smig l’an dernier ? Personne ne le sait. Aucun débat public, aucune communication claire, aucun calendrier. Un silence total autour d’une question qui touche pourtant directement chaque foyer tunisien.
Derrière ces pourcentages encore inconnus, il y a des foyers qui reportent déjà des achats essentiels, réduisent leur consommation de viande, ou renoncent à certaines dépenses scolaires faute de visibilité sur leurs revenus.
Et même lorsque ce chiffre sera enfin annoncé, une autre injustice se profile déjà. Car si le gouvernement choisit de corréler l’augmentation salariale au taux officiel d’inflation (stabilisé à 5 % en mars), il bâtira sa décision sur un thermomètre que beaucoup jugent faussé.
Le panier de référence utilisé par l’INS repose encore sur des données de consommation datant de 2015. Une nouvelle enquête vient seulement de commencer, et ses résultats ne sont pas attendus avant 2027. D’ici là, les chiffres officiels continueront de mesurer la Tunisie de 2026 avec les habitudes de consommation de 2015.
L’inflation des chiffres n’est pas celle des marchés
Or la vie réelle, elle, ne se vit pas dans les moyennes statistiques de l’INS. Elle se vit dans les marchés, chez le boucher, chez le volailler, chez le poissonnier. Là où les produits alimentaires (qui absorbent l’essentiel des dépenses des ménages modestes et moyens) connaissent des hausses à deux chiffres, bien supérieures au taux global. Une augmentation salariale indexée sur 5 % pourrait donc apparaître correcte sur le papier tout en restant inférieure à la hausse réelle du coût de la vie.
L’économiste Aram Belhadj l’a rappelé récemment : les hausses de salaires, à elles seules, ne constituent pas une réponse durable à l’inflation. Elles sont rapidement absorbées par la hausse des prix si elles ne s’accompagnent pas d’une politique sérieuse sur la production, la distribution, la concurrence et le contrôle des marchés. Là encore, le problème dépasse le décret manquant : il révèle l’absence d’une stratégie cohérente sur le pouvoir d’achat.
Entre le slogan et la fiche de paie, le vide
Au fond, cette affaire raconte bien plus qu’un retard administratif. Elle raconte un régime persuadé qu’il peut gouverner seul, sans médiations, sans contrepoids, sans partenaires sociaux. Un régime qui a remplacé le dialogue conflictuel mais fonctionnel par la décision solitaire… et stérile.
Le peuple veut ses augmentations de salaire. Le pouvoir les lui a promises. Mais entre le slogan et la fiche de paie, il y a aujourd’hui, comme trop souvent, le vide.
À force de gouverner seul, ce pouvoir finit même par ne plus pouvoir tenir ses propres promesses et oublier la seule chose que ce peuple attend vraiment : pouvoir vivre de son travail.










