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Le « suicide culturel » de la France

Par Nizar BAHLOUL

Il y a quelques jours, on a célébré la Journée internationale de la francophonie.
L’occasion de dresser un bilan de la francophonie en Tunisie. Et le bilan de la francophonie est loin d’être bon. Loin d’être médiocre. Loin d’être mauvais. Il est CATASTROPHIQUE par rapport à ce qu’il était il y a trois décennies.

Il y a quelques jours, notre compatriote Amor Mzali, 62 ans, a remporté la Spéciale Francophonie de l’émission « Questions pour un Champion » que diffuse la chaîne de télévision France 3. La victoire est quasiment passée inaperçue. Peu de journaux lui ont consacré un article et très peu de journaux lui ont consacré leur « Une ».
Il y a quelques années, une jeune Tunisienne, de vingt et quelques années, a remporté le premier prix de la Star Academy. Plusieurs « Unes » lui ont été consacrées et un accueil chaleureux lui a été réservé à l’aéroport avec fleurs et tambours. Elle a été considérée comme une vraie vedette. Peut-être qu’elle l’est encore, ce n’est pas étonnant.

Il y a quelques années, les Tunisiens pouvaient voir les différentes chaînes françaises satellitaires gratuitement. Légalement. Et puis, soudain, on a commencé à les crypter une à une. Désormais, il faut souscrire un abonnement.
La nature ayant horreur du vide, les Tunisiens (y compris les francophiles) sont partis voir des chaînes de télévision où l’on ne leur demande pas de souscrire un abonnement : Rotana, Iqraa, Aljazeera, MBC etc.
A ces Tunisiens, Canal + a annoncé qu’elle allait proposer des abonnements dont le prix tournerait autour de quarante dinars. Quarante dinars, c’est le 1/5 du salaire minimum en Tunisie.
Et pour ces quarante dinars, on va nous proposer plusieurs chaînes qu’on regardait par le passé gratuitement. Que les Français continuent aujourd’hui à regarder gratuitement.
Même si l’on est persuadé qu’à ce prix, Canal + va trouver son compte, il n’est pas sûr qu’on va se bousculer pour s’abonner. On ne touchera même pas le 1/5ème des Tunisiens francophiles. C’est qu’entre un produit payant et un produit gratuit, les Tunisiens (comme tous les bipèdes de la planète) préfèrent le gratuit.

C’est un homme d’affaires amené à voyager régulièrement en France. Et, souvent, sa maman lui demande de lui ramener quelques produits, introuvables en Tunisie : telle marque de pommade, tel biscuit, etc.
Un jour, notre homme d’affaires n’arrivait pas à trouver, pour sa maman, le produit demandé. Un produit de beauté d’une marque internationale prestigieuse. Il avait beau faire le tour des magasins parisiens, nada !
Revenant bredouille à Tunis, il interrogea sa maman où est-ce qu’elle en a entendu parler. « Ben, à la télé, répondit-elle. Une pub sur MBC ».
Les produits que la maman commandait par le passé, elle les voyait aussi à la télé. Mais sur les chaînes françaises.

A Tunis, nous avons une bibliothèque qui voit passer, depuis des décennies, plusieurs générations et des milliers d’adhérents. C’est la bibliothèque Charles de Gaulle et elle fait partie du réseau diplomatique et culturel de l’Etat français. Pour un abonnement de quelques dinars, on avait accès à des milliers de livres, de CD Rom, de films, de magazines… Une sorte de paradis pour les amoureux de la culture.
La superficie géographique de Tunis s’est considérablement étalée, le nombre des Tunisois a considérablement cru, mais la bibliothèque Charles de Gaulle est restée telle qu’elle ou presque.
Et depuis des décennies, la bibliothèque Charles de Gaulle n’a pas fait d’enfants. Ni à Tunis, ni dans ses banlieues, ni en province.

Revenant d’Istanbul, l’intellectuel français Jacques Julliard a émis la réflexion suivante dans sa chronique publiée dans l’avant-dernier numéro du Nouvel Obs, à propos de la présence culturelle de la France à l’étranger : « Sous prétexte d’économies et de redéploiement de nos moyens, on est en train, par des coupes budgétaires répétées et des suppressions de postes, d’étrangler un réseau mondial qui est capital pour l’avenir de notre pays, pour sa langue et sa culture, et qui ne coûte pas plus cher que la dotation budgétaire de l’Opéra de Paris. Je viens d’Istanbul où 1500 personnes fréquentent chaque jour l’Institut français. C’est une présence in situ irremplaçable. Or, chaque année on diminue les crédits des instituts. Bernard Kouchner, vous ne sauriez être complice de ce suicide culturel. Bernard Kouchner, au secours ! ». Suicide culturel. Le mot est on ne peut plus juste quand on possède une vision à long terme. On pourrait même ajouter : suicide économique.

Les francophiles en Tunisie ne sont pas nombreux. Ou, plutôt, ne sont plus nombreux. C’est le même cas en Algérie, c’est le même cas au Maroc. Et pour ces trois pays, la langue officielle est l’arabe qui gagne énormément de terrain au détriment de la langue française dont la présence (via sa langue mère latine) lui est bien antérieure.
La mise en place de quelques instituts culturels, quelques bibliothèques, quelques lycées, coûterait cher au pays de Sarkozy. Mais l’ignorance de la langue et culture françaises coûtera certainement beaucoup plus cher. Et à la France et à ces pays.
Si la génération actuelle et celle qui l’a précédée ont des affinités culturelles et entretiennent des relations économiques et politiques très étroites avec la France (premier partenaire de la Tunisie sur plusieurs plans), rien n’est garanti pour les générations qui vont nous suivre.
Tant mieux, diront les arabophiles purs et durs !
Non ! Car, nous sommes arabes aussi et pas arabes seulement. Nous n’avons pas à renier notre Histoire. Et l’Histoire montre que la Tunisie a toujours opté pour l’ouverture, cette véritable source de richesse. Pour des considérations mercantiles et à cause d’une vision courtermiste, la France a choisi de se suicider. La Tunisie ne devrait pas suivre son exemple.

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