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Des singes et des racailles

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    Par Nizar BAHLOUL

    « On va vous débarrasser de ces racailles, madame ». La phrase a été rendue célèbre et a déclenché une véritable polémique lorsqu’elle fut prononcée par un certain Nicolas Sarkozy, quelques mois avant l’élection présidentielle française. Il était à l’époque ministre de l’Intérieur et cette phrase visant des voyous de la banlieue parisienne, a participé, sans aucun doute, à sa victoire de 2007.
    Populisme ? C’est évident. Un ministre de l’Intérieur d’une grande nation comme la France peut-il tomber dans le populisme ? La presse et l’intelligentsia françaises ont été unanimes pour dénoncer cet écart. Cette faute qui a mis le feu aux poudres.
    Loin de la France, en Tunisie, notre Premier ministre Béji Caïd Essebsi tombe dans le même piège populiste et dénonce les agissements de 3-4 « membres de la Garde nationale fauteurs de troubles » en les qualifiant de … « singes ».
    BCE ne visait que 3-4 membres de la Garde nationale, et c’était clairement indiqué, mais cette phrase a déclenché une grosse polémique et a failli mettre le feu aux poudres dans le pays.

    Les agents visés par BCE avaient fauté. Leur insurrection est impardonnable et tombe sous le coup de la loi. Et il est impératif que la loi s’applique contre les insurgés.
    Mais quelle que soit la faute commise par une personne, par un agent de l’ordre, par un insurgé, cet être humain a droit au respect de sa dignité. Nul n’a le droit de le qualifier de singe.
    On pourra toujours dire que c’est dans notre culture et que c’est « familier » de nous qualifier les uns les autres d’âne, d’animal, de chien, de rat, de cafard ou de singe. Quand bien même ce serait familier, un homme public (Premier ministre de surcroît) n’a nullement le droit d’user de ce langage, encore moins en public et encore moins dans un discours solennel devant les caméras du monde entier.
    Certes, BCE nous a habitués par ses petites phrases « tunisoises » et « populistes ». Certes, ces phrases amusent ceux qui saisissent leur subtilité. Mais un Premier ministre n’est pas là pour amuser la galerie. Encore moins dans un contexte délicat en relatant de faits graves.

    La conséquence ne s’est pas fait attendre. BCE a offert aux voyous de tous bords une occasion en or de s’amuser. Si le Premier ministre s’accorde le droit de se foutre de la gueule des agents de l’ordre, les voyous aussi devraient avoir ce droit.
    Depuis la semaine dernière, nos agents souffrent le martyre de ces gens qui leur jettent au visage des peaux de banane et des fruits secs. Qui ouvrent les vitres et les qualifient de singes.
    Allez maintenant dans ces conditions, vous citoyen lambda, demander protection à ces agents, contre les voleurs, les violeurs, les agresseurs et les vauriens.
    On a beau rappeler que BCE ne visait que 3-4 personnes, ayant gravement fauté, mais il faut être quelqu’un de sensé et de posé pour saisir la subtilité.
    Après vingt ans passés à la maison, BCE semble avoir oublié qu’il ne s’adresse plus uniquement à des aristocrates lui ressemblant et à une intelligentsia qui le comprend. C’est tout le peuple qui l’écoute désormais. Aussi bien l’ouvrier que le professeur. Aussi bien le moderniste que le rigoriste. Aussi bien le policier que l’officier.
    Par cet oubli, le Premier ministre n’a cesse de cultiver l’amalgame avec des mots qui heurtent, des phrases intelligibles et des messages entre les lignes.
    Combien parmi ses auditeurs vont savoir que dans telle phrase il s’est attaqué à Ahmed Mestiri et dans telle autre il s’est attaqué à Sihem Ben Sedrine ?
    Le fait est là, BCE ne visait que 3-4 personnes, mais ce sont 3000-4000 personnes qui se sont sentis visés, faute d’avoir bien saisi la subtilité, et 30.000 – 40.000 personnes qui en paient aujourd’hui les frais en étant moqués. On sait quand est-ce que ça commence, mais on ignore quand est-ce que cela va finir.

    BCE qui parlait, il y a quelques mois, du respect du prestige de l’Etat a jeté ce prestige aux orties.
    L’Etat est représenté par ses trois pouvoirs : législatif, exécutif et judiciaire. Le législatif est en suspension, le judiciaire est aux abois et voilà que l’exécutif est fragilisé par le Premier ministre !
    On imagine mal, très mal, l’insécurité qui nous attend si les forces de l’ordre entament une grève ou un sit-in en exigeant réparation du préjudice subi.
    « Nos sommes en train de raisonner nos troupes et les choses tendent à se calmer. Le sit-in illimité qui devait avoir lieu devant le ministère de l’Intérieur est levé », nous affirme Montassar Matri, porte-parole de l’Union des syndicats élus des forces de l’ordre.
    Non sans dépit, car il rappelle aussi que l’insurrection fortement condamnable des agents de la Garde nationale n’est pas une première. D’autres forces de sécurité ont agi pareillement, il y a quelques semaines, sans que cela n’émeuve particulièrement le Premier ministre. Et de rappeler, aussi, que les agents des forces de l’ordre n’auraient reçu, à ce jour, aucune augmentation de salaire, contrairement à ceux de l’armée.
    Fortement sensibles à la délicatesse de la période, et aux risques d’embrasement qui pourraient avoir lieu s’ils insistent, les syndicats des forces de l’ordre semblent vouloir passer l’éponge en faisant valoir la raison et la sagesse.

    Voilà où on en est. Parce que nous n’avons aucun autre meilleur choix, nous nous devions de soutenir le Premier ministre. Mais voilà que ce Premier ministre se met dans la position de recevoir des leçons de sagesse de la part des forces de l’ordre. Le monde à l’envers !
    On a longtemps demandé aux forces de l’ordre de changer, de respecter les choix du peuple et la transition démocratique.
    Il faudrait, cependant, que le peuple change aussi en respectant les agents, en respectant les lois, en respectant la dignité de ces agents qui, sans eux, notre pays ressemblerait à la Somalie. Et c’est à ceux qui nous gouvernent de donner, en premier, l’exemple.

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