Le soir même des élections de la Constituante, Ennahdha a crié victoire et annoncé près de 40 % du suffrage. Ce parti a finalement obtenu 90 sièges sur les 217 de l’Assemblée. Le PDP a réagi le lendemain (lundi) par une conférence de presse où il reconnaît sa défaite et se proclame déjà parti d’opposition.
Quant au CPR, il ne s’est prononcé que deux jours plus tard (mercredi) pour se prévaloir de sa deuxième place avec 30 sièges et prétendre à un rôle important sur l’échiquier politique. Le pôle moderniste, et malgré son petit score de cinq sièges, a tenu le même jour (mercredi) une conférence de presse pour reconnaître, lui aussi, sa défaite et annoncer son intention de rejoindre l’opposition, tout en soutenant les décisions qui vont dans l’intérêt du pays.
Seul ‘Ettakatol ne s’est pas prononcé publiquement. Il a obtenu le score honnête de 21 sièges, ce qui lui procure toutes les possibilités de placement. Dans les coulisses, Ettakatol continue à soutenir son idée première de gouvernement d’union nationale.
Ainsi, le tableau de bord annonce Ennahdha comme premier parti qui n’arrive pas à gouverner en l’absence d’une force d’appoint qui le soutient inconditionnellement. Ennahdha a rejeté les clins d’œil de la pétition populaire de Hachemi Hamedi et n’arrive pas encore à amadouer le CPR. Ce dernier, longtemps considéré par les observateurs comme un parti quasi-satellite d’Ennahdha, a pris ses distances et présenté ses propres conditions, avant une éventuelle coalition gouvernementale.
Il n’y a donc pas de véritable majorité qui se dessine à vue d’œil. Comment se présentent alors les tractations ?
Bien que non majoritaire, Ennahdha dispose de 90 sièges et ses dirigeants ont multiplié les déclarations concernant la nécessité de tenir leur poids électoral en considération lors de la formation du prochain gouvernement. Plusieurs ballons d’essai ont été déjà lancés par Rached Ghannouchi, Hamadi Jebali, Samir Dilou, etc. D’abord, Mestiri, Ben Salah, Caïd Essebsi, Ben Jaâfar ou Marzouki pour la présidence. Un quintuplé qui se réduit ensuite au triplé Caïd Essebsi, Ben Jaâfar et Marzouki. Ennahdha a également annoncé que ‘le Premier ministre sortant Caïd Essebsi sort par la grande porte en parvenant à cette grande réussite dans les élections de la Constituante’, synonyme d’un ‘au revoir et merci’.
Ennahdha tient à monnayer comme il se doit ce poste de la présidence. Et, vu sous cet angle, Caïd Essebsi ne leur apporte rien en termes de majorité même s’il peut amener avec lui les députés de la ‘Moubadara’ de Kamel Morjane et ceux de ‘la pétition populaire’ de Hachemi Hamedi. Une telle majorité risque de ternir leur image auprès du peuple tunisien. Donc, la carte ‘Caïd Essebsi’ n’a pas un véritable apport dans la logique de majorité parlementaire.
Il y a une deuxième carte qui vient d’être tirée des tiroirs, et qui a un meilleur poids politique et électoral, celle de Néjib Chebbi, comme éventuel président de la République. Chebbi est connu pour être l’homme de l’Occident et le PDP dispose de 17 sièges à La Constituante. N’oublions pas que PDP a été la plaque tournante du Mouvement du 18 octobre de 2005, que Rached Ghannouchi a largement vanté lors de la conférence de presse d’Ennahdha de vendredi dernier. En intégrant Chebbi dans la coalition, Ennahdha enlève à l’opposition son véritable dynamo et s’assure qu’il ne reste que des miettes pour s’opposer à la logique de gouvernement d’union nationale.
Le CPR et Ettakatol ne s’opposent pas à une formule de gouvernement d’union nationale après un débat sur son programme, ces deux partis peuvent être contentés par des postes ministériels. Quant à Ennahdha, et selon des sources concordantes, elle aurait notamment insisté sur le fait que l’une de ses personnalités marquantes (Samir Dilou par exemple) soit ministre des Affaires étrangères, pour véhiculer une image moderniste de ce mouvement. Ainsi, Ennahdha serait présente au devant de la scène et, surtout, pas seule pour faire face à l’année difficile que pourrait vivre la Tunisie en 2012 sur les plans économique et social. Mais qu’en est-il du jeu démocratique ?
La Tunisie a fait des élections pour aspirer faire jouer la démocratie et arbitrer réellement les urnes, pas les coulisses. Les Tunisiens veulent voir un pouvoir et un contre-pouvoir à la Constituante, pas une répartition des morceaux d’un gâteau. La classe politique est appelée à comprendre que l’intérêt de la Tunisie ne consiste pas à oublier leurs divergences et à se rallier dans une logique batarde. Nous voyons mal les raisons pouvant pousser un Yassine Brahim et Afek Tounes, ou un Riadh Ben Fadhl du Pôle moderniste, dans un gouvernement d’intérêt national avec Ennahdha.
Leur place historique est dans une opposition qui ferait entrer la Tunisie dans le véritable jeu de débat pluriel et d’alternance démocratique. La même logique s’appliquerait également au PDP, comme l’a si bien expliqué Néjib Chebbi lors de ses diverses contributions à travers les médias. ‘Ennahdha a gagné, elle gouvernera, nous serons dans l’opposition’, a clairement expliqué le chef historique du PDP.
Le respect du jeu démocratique implique qu’Ennahdha serait la plaque tournante d’une coalition gouvernante. En face, il y aurait des partis comme le PDP, le Pôle démocratique moderniste et Afek Tounes. La Tunisie pourrait ainsi aspirer à entamer une véritable phase démocratique.










