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Il fallait écouter Moncef Marzouki

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Par Nizar BAHLOUL

La montagne a finalement accouché d’une souris. Ils ont mis quinze jours pour le composer ce gouvernement, après moult tergiversations. Les plus rêveurs ont espéré un regain de bon sens et de patriotisme chez nos décideurs pour un gouvernement qui regrouperait de véritables compétences, capables de mener le pays vers des élections réellement démocratiques et transparentes.
Finalement, les noms qui auraient pu donner ce signal fort ont été écartés. Le calcul politique de bas niveau l’a emporté.
Les ministres les plus contestés ont été imposés. Y compris ceux qui ne faisaient pas l’unanimité dans leur propre camp, à l’instar de Maâter, Badi et Ben Hmidène.
On a échappé au pire, diriez-vous, on aurait pu nous imposer Rafik Abdessalem, Abderraouf Ayadi et Bahri Jelassi. Voilà où on en est, à choisir entre le pire et le moins pire.

Face à cette composition, avec du recul, et à regarder en arrière, force est d’avouer que le président de la République avait raison. Depuis son palais de Carthage, là où on le pensait isolé et sans prérogatives, Moncef Marzouki décide de beaucoup de choses. Il prophétise et il exécute.
On s’est moqué de lui, on l’a dénigré, on l’a méprisé, on l’a traité de fou, mais il va falloir admettre qu’il avait vu juste dans beaucoup de situations. Il va falloir admettre qu’il est le chef. Malheur à celui qui s’oppose à lui !

Vous vous rappelez quand il est rentré de son vrai-faux exil en France et les agressions physiques et verbales qu’il a subies à la Kasbah ? Dix mois après, il est entré au Palais de Carthage.
Vous vous rappelez de sa théorie de la chaussure et des chaussettes ? Ah ce qu’on a ri ce jour-là ! Plusieurs mois après, voilà que sa ministre de la Chaussure est reconduite dans le gouvernement, contre vents et marées, malgré tous ses échecs. Sihem Badi a le soutien du chef et quand on a le soutien du chef, on n’a pas à avoir peur.
Vous vous rappelez d’Abdelwahab Maâter ? On s’est bien moqué de lui, celui-là, surtout quand il a dit qu’en tant que ministre de l’Emploi, il n’avait pas à s’occuper de l’emploi.
Le voilà reconduit au gouvernement grâce au soutien présidentiel. Hier, Marzouki l’a imposé face à Abderraouf Ayadi, sacrifiant ce dernier et le jetant comme un Kleenex. Aujourd’hui, il l’impose de nouveau, face à Mohamed Abbou qui sera, lui aussi, jeté comme un Kleenex.
Vous vous rappelez quand il a dit qu’il devait rester trois ans ? Nous voilà bien partis pour ça !
Vous vous rappelez quand il a dit qu’il ne voulait pas de Habib Essid à l’Intérieur ? Il a fini par obtenir ce qu’il voulait.
Vous vous rappelez quand il a dit qu’il ne voulait pas d’Abdelkrim Zbidi à la Défense ? Il a fini par l’avoir à l’usure.
Vous vous rappelez quand il a dit qu’il ne voulait pas de Kamel Nabli ? Il a fini par l’éjecter.
Vous vous rappelez de sa décision de renvoyer l’ambassadeur syrien ? Les autres pays ont fini par le suivre.
Il a eu quelques ratages, certes, comme c’est le cas de l’extradition de Baghdadi Mahmoudi. Mais il s’est vengé à sa manière par la suite. Le tribunal administratif lui a donné raison (et on attend encore la publication officielle du verdict caché dans le tiroir de la présidente) et il a réussi à se démarquer, dans ce dossier, de ses frères-ennemis d’Ennahdha.

La gauche, les francophones, les laïcs se sont moqués de lui ? Ils ont bien dit qu’il n’avait aucune stature internationale et aucune vision politique ? L’AFP l’a traité de "tartour" ?
Sa vengeance était à la hauteur des moqueries. On lui a rendu le plus vibrant des hommages à l’Assemblée française et au Parlement européen. Les députés européens se sont levés pour l’applaudir.
Daniel Cohn Bendit, que peu de choses impressionnent et qui n’a pas du tout l’éloge facile, lui a consacré une chronique entière, il y a quelques semaines sur le Nouvel Obs.
Marzouki avait (et a encore) ses prophéties. Chez lui, le président aux 17.000 voix est tourné en dérision, dénigré et insulté quotidiennement. Dans les sondages, il traine au bas du tableau. Mais lui, il s’en moque, il poursuit son chemin comme un messie, sûr de lui et convaincu que nul n’est prophète en son pays.

Il va falloir se rendre à l’évidence. Celui qui a marqué le plus de points au dernier remaniement n’est ni Laârayedh ni Bhiri (qui n’ont pas pu imposer leurs faux indépendants à l’Intérieur et à la Justice), ni Ghannouchi (qui n’a pas pu imposer son gendre), encore moins Jebali qui n’a rien pu imposer.
Celui qui a marqué le plus grand nombre de points est l’adversaire farouche de ce même Jebali, Moncef Marzouki en l’occurrence.
Même s’il n’a pas pu imposer tous ceux qu’il voulait (notamment Hédi Ben Abbès), il a réussi à faire reconduire ses trois fidèles, Slim Ben Hmidène, Sihem Badi et Abdelwahab Maâter, malgré tous leurs échecs.
Il avait la possibilité de sauver le pays en retenant l’option de technocrates de Hamadi Jebali, applaudie par une bonne partie de l’opposition, de la société civile, des médias et des partenaires étrangers. Il lui aurait suffi d’actionner l’article 19 de la petite constitution. Mais il n’a rien fait, parce qu’il tenait là sa vengeance contre Jebali, parce qu’il savait que son avenir politique est garanti en jouant aux "toutous" de Ghannouchi et non en agissant en sauveur du pays.

Depuis le 14 janvier 2011, Moncef Marzouki a annoncé ce qu’il voulait et il a obtenu ce qu’il avait voulu.
Moquez-vous de lui, riez de lui, méprisez-le, il n’en a que cure, il continue son bonhomme de chemin. Il sait ce qu’il veut et il le dit. Tant pis si on ne l’a pas écouté. Tant pis si on l’a considéré comme un pantin sans prérogatives.
Non, Moncef Marzouki a beaucoup plus de prérogatives qu’on le pense et il le sait. C’est un véritable loup politique. Il est plus outillé qu’Ennahdha, car il connaît nettement mieux la société tunisienne que les exilés de Londres et les anciens prisonniers. Il est mille fois plus cultivé qu’eux et a un carnet d’adresses mille fois plus fourni.
Il fallait écouter Moncef Marzouki et, surtout, le prendre beaucoup plus au sérieux.

Pour le moment, il est le seul et l’unique homme politique qui a réussi tout ce qu’il a entrepris depuis la révolution. Le seul !
Rien que pour cela, il faudra désormais compter avec lui et cesser de faire comme s’il n’existait pas, comme si le CPR n’est qu’une coquille vide et comme s’il ne pesait rien.
Il a une clairvoyance et un génie politique que ses adversaires n’ont pas. Ses adversaires le regardent de haut, le méprisent et lui dénient cette clairvoyance et ce génie. Grâce à ce déni, Moncef Marzouki va continuer à gagner et marquer encore plus de points. Moncef Marzouki pèse beaucoup, beaucoup plus que ses 17.000 voix. Et il l’a prouvé.
Il va falloir être plus prudent, il va falloir considérer autrement le locataire de Carthage. Ceux qui veulent remporter les prochaines élections doivent changer l’ordre des priorités et écarter Marzouki d’abord et les autres ensuite…

N.B 1 :
La chronique hebdomadaire change de jour de parution à partir de la semaine prochaine. Je vous donne, désormais, rendez-vous tous les lundis, au lieu des dimanches.

N.B 2 : Pensée à Sami Fehri et Nabil Chettaoui, sous les verrous depuis des mois, en attente de leurs procès.

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