Mercredi 29 janvier 2014, Mehdi Jomâa prend officiellement son poste de chef du gouvernement. Quatre semaines plus tard, il rencontre un petit groupe de journalistes pour faire le point de la situation sécuritaire, économique et l’état d’avancement de la feuille de route qu’il est censé suivre.
C’est un Mehdi Jomâa au teint fatigué que nous rencontrerons à la Kasbah cet après-midi du mardi 25 février 2014. Moins souriant comme on le lui fait remarquer. Il l’admet avec un sourire et une blague devant un parterre de journalistes triés sur le volet qu’il rencontre pour la deuxième fois en moins d’un mois. Le maître-mot de cette deuxième rencontre est identique à celui de la première, la franchise et une certaine confiance pour dévoiler le « dévoilable » et s’exprimer en off quand il le faut.
Entamant le débat, Zyed Krichen, directeur de la rédaction du journal "Le Maghreb", évoque le cabinet pléthorique de Mehdi Jomâa et ce membre du conseil de la choura d’Ennahdha qui y figure. « Vous vous rendez compte que lorsque vous rencontrez l’UGTT, la choura est à l’écoute ? ». Zyed Krichen lui fait remarquer qu’il n’a besoin que de 5-6 personnes et qu’il se doit de donner l’exemple. Il lui fait, également, remarquer qu’il n’a que cinq mois de travail réel si l’on compte le mois de ramadan, les vacances d’été et la période de la campagne électorale qui fera de l’ombre au gouvernement.
Sofiène Ben Hamida de Tounesna, évoque le dossier des nominations partisanes et celui des LPR, deux dossiers qui figurent dans la feuille de route et qui ne connaissent aucune évolution après la période de grâce. Il évoque, également, la question de la neutralité des mosquées et prend en exemple le dernier prêche de Abdelfattah Mourou, vice-président d’Ennahdha, dans une mosquée. Il lui a, surtout, rappelé qu’un homme politique se doit de faire rêver les citoyens.
A propos des nominations partisanes, Amel Belhadj Ali, rédactrice en chef de Direct Info prend l’exemple du cabinet du ministre du Transport qui ne porte aucune différence avec le siège d’Ennahdha.
Fatma Karray, rédactrice en chef d’Echourouk relève l’exemple scandaleux de ces ministres qui se sont auto-nommés dans l’administration. Deux cas sont cités, celui de Abdelattif Mekki et Moncef Ben Salem. Mehdi Jomâa était étonné d’apprendre cela. Elle évoque, également, la prochaine visite d’Etat du chef du gouvernement aux Etats-Unis et exprime son total refus. « Mais où est-ce qu’on vous a embarqué ? Vous êtes ici pour un an ! Pourquoi une visite d’Etat carrément ? », a t-elle dit.
Hafedh Ghribi, directeur d’Assabah News, évoquera le cas du crash de l’avion libyen et toutes les mesures louches prises par la suite. Il s’agit notamment de l’analyse de la boîte noire et des expertises nécessaires qui doivent être effectuées en Tunisie et non en Libye. Il citera, également, le problème épineux des hommes d’affaires interdits de voyage et le problème de Tunisair dont le PDG aurait dû quitter son poste depuis près de deux mois.
Meriem Belkadhi de Nessma TV y va directement et lui dit : « vous n’avez rien fait ! On attendait beaucoup de vous ! Vous n’avez pas fait de coup d’éclat ! ». Elle relèvera, aussi, le problème des Tunisiens rentrant de Syrie.
Outre la réalité de la situation économique, Business News demandera au chef du gouvernement ce qu’on devrait comprendre, politiquement parlant, de l’invitation américaine à Mehdi Jomâa, alors que ses deux prédécesseurs et le président de la République n’y ont pas été invités. On relèvera, également, cette question de prestige de l’Etat bafouée par certains députés, par la présidence de la République et par les juges qui ne respectent pas la loi.
Elyes Gharbi d’Express FM indique à Mehdi Jomâa qu’il donne l’impression de chercher à ne froisser personne. Il évoquera la question des nominations partisanes et de la problématique des mosquées notamment celle de la Zitouna dirigée par un cheikh qui refuse de se soumettre aux ordonnances judiciaires et qui appelle les LPR pour affronter les forces de l’ordre. Il évoque aussi le problème de la Télévision tunisienne et la nécessité de lui nommer rapidement un PDG puisque la campagne électorale se prépare dès maintenant. Il fait remarquer que la Télévision n’a pas programmé un feuilleton ramadanesque cette année, une première en trente ans, ce qui donnera une image négative du gouvernement.
Néji Zaïri, rédacteur en chef de Mosaïque FM, soulève le problème du financement des 16.500 associations enregistrées et le flux de financement étranger opaque qui entre en Tunisie. Il relève aussi ces signaux négatifs donnés à l’étranger, notamment après la déclaration de Adnène Mansar qui a parlé de putschs. « Quel investisseur étranger viendra investir dans un pays où la présidence parle de putschs avortés ? », s’interroge M. Zaïri.
Hamza Belloumi de Shems FM évoquera, pour sa part, le statu quo inquiétant et la nécessité d’avoir des mesures symboliques, comme une visite de terrain à Jendouba. Il soulignera aussi la nécessité d’axer davantage sur la communication afin de permettre aux Tunisiens de rêver à des lendemains meilleurs avec 4-5 mesures phares qui ne coûtent pas grand-chose.
Le temps imparti à la rencontre étant achevé par les journalistes présents, Mehdi Jomâa le doublera afin de pouvoir répondre à l’ensemble des remarques.
Il dit qu’il est à l’écoute et qu’il préfère agir en toute discrétion. Pour l’attaque de Jendouba, il a préféré sortir après la tenue du conseil de sécurité que d’aller à chaud sur le terrain. N’empêche, il était à la salle des opérations et au chevet des malades, mais n’était pas accompagné de caméras. « Il est possible que cela soit inefficace sur le plan de la communication, mais je ne veux pas médiatiser certaines actions humanitaires, je n’aime pas le populisme », dit-il, sous l’œil désapprobateur de son chargé de communication Abdessalem Zbidi. Mehdi Jomâa se défend en déclarant que c’est son choix et qu’il ne fait pas de campagne électorale pour se faire accompagner par les médias à chaque action.
A propos du terrorisme, Mehdi Jomâa assure qu’il suit l’affaire de très près et qu’il est allé, lui-même, sur le terrain pour observer le travail des différentes brigades et ce durant des heures. Il admet que l’appareil sécuritaire a été fortement secoué après le départ de 46 personnes d’un seul coup, mais se veut rassurant en indiquant que l’on est en train de remonter la pente et que l’on est bien loin de la situation d’il y a un an. « Nous avons des brigades très bien formées, et d’autres qui le sont moins. Je suis à l’aise pour l’organisation et le matériel, mais on ne peut pas affronter le terrorisme avec des agents qui dirigeaient la circulation.», dit-il. Un travail structurel est en train de se faire afin d’affronter les terroristes qui se sont implantés partout, indique le chef du gouvernement qui n’exclut pas que l’on pourrait recevoir d’autres coups.
Pour ce qui est des nominations partisanes, la problématique a été bien expliquée par Mehdi Jomâa. Il commence par celles des gouverneurs et indique qu’il a consacré dix séances au sujet et a examiné 142 CV. Le remaniement se fera bientôt et une vingtaine de noms ont été retenus.
Le problème ne réside pas, en fait, dans le limogeage, mais dans la nomination des remplaçants. Les personnes valables ne veulent pas du poste, semble-t-il, et il lui est arrivé de refuser des candidats fortement recommandés et présentés comme neutres, parce qu’il s’est avéré, par la suite, qu’ils ne l’étaient pas. Idem pour son cabinet.
Quant aux ministères, Mehdi Jomâa a donné les consignes pour que les remplacements se fassent crescendo et après une observation attentive d’un mois des différents membres de cabinets ministériels et directeurs. On commencera donc par les chefs de cabinet, puis par les conseillers, etc, au cas où l’incompétence ou l’aspect partisan est avéré. Idem pour les nominations au département de l’Intérieur.
Pour ce qui est de sa visite américaine, il fait remarquer que l’expérience tunisienne est la seule qui réussit franchement et peut servir d’exemple pour tout le monde. L’idée d’un gouvernement de compétences désigné par consensus peut être retenue comme solution dans les conflits post-changements dans les autres pays. « J’en ai profité pour dire à tous mes interlocuteurs américains, français, chinois, marocains et algériens que si vous voulez que cette expérience réussisse, il faut arrêter de nous juger sur les indicateurs classiques de croissance et d’inflation. » Tout le monde a compris cela et a aimé.
Le dossier des hommes d’affaires est sur le point d’être résolu. Pour le chef du gouvernement, il est inintéressant d’interdire de voyage un homme d’affaires pour cent dinars, voire même cent mille dinars. « Qu’il les mette en caution et qu’on le laisse travailler ! », s’est-il exclamé.
Pour les mosquées, Mehdi Jomâa a indiqué avoir mis les départements de l’Intérieur, des Domaines de l’Etat et des Affaires religieuses sur le dossier. Il y a 50 dossiers qui ont été transférés au contentieux de l’Etat et 149 qui échappent à la maitrise. Comment gérer cela ? Mehdi Jomâa a parlé d’une stratégie efficace qu’il est impossible de dévoiler pour le moment. Idem pour les LPR et les associations.
Quant à la situation économique, on apprendra plus tard que Hakim Ben Hamouda, ministre des Finances, s’exprimera sur le sujet dès cette semaine. Mehdi Jomâa, pour sa part, a indiqué qu’il ne pouvait pas présenter des solutions sans avoir fait de diagnostic. Ce diagnostic est prêt, mais il a refusé de le donner sans qu’il n’ait, au préalable, de solutions efficaces à présenter. « C’est mon devoir de dire aux Tunisiens la vérité, mais je ne pourrai la leur dire qu’après avoir trouvé des solutions. Ce sera le cas dans les prochains jours », conclut Mehdi Jomâa.










