Par Synda TAJINE
« Qui sommes-nous ? Où Allons-nous ? » Des questions existentielles, les journalistes s’en posent tous les jours. Surtout lorsqu’ils sont confrontés aux expériences de leurs confrères venant d’autres pays. Tunis a accueilli du 1er au 4 décembre l’ultime session d’une formation en « journalisme d’investigation, corruption, transparence et droit à l’information », qui a réuni des journalistes venant de tout le Maghreb mais aussi d’autres pays comme la France et notamment du très célèbre journal Médiapart, spécialiste français de l’enquête. Cette formation qui s’est déroulée sur une durée d’un an a été l’occasion pour les différents intervenants, participants et formateurs, d’échanger sur la réalité du journalisme dans les pays du Maghreb, notamment dans les domaines liés à la corruption, à la transparence et au droit à l’information.
Du costaud en apparence ! En effet, les thèmes étudiés lors de cette formation peuvent en effrayer plus d’un : investigation, corruption, transparence, droit à l’information, sécurité informatique etc. Mais en réalité ce ne sont pas les dirigeants, politiques ou grosses fortunes qui tremblent à l’idée qu’on s’intéresse un peu plus en profondeur à leurs « dirty secrets ». Ce sont plutôt les journalistes qui tremblent face à cette forme de journalisme très prisée qu’on ne maîtrise pas encore, pour laquelle les moyens manquent et l’implication, toujours absente. En fait, directions de journaux, propriétaires et patrons de presse ne voient pas, en majorité, l’intérêt de faire de l’enquête.
En Tunisie, pays en pleine transition démocratique, on est plutôt friand d’un autre type de journalisme. Une presse de commentaire et d’opinion. Une presse parfois engagée, parfois partisane, mais où informations et commentaires se mélangent et composent un résultat assez déconcertant…pour un lecteur non averti du moins.
En Tunisie, il est important de savoir de quel bord est un journal afin de pouvoir remettre en question, ou non, les infos qu’il communique à ses lecteurs. S’il s’agit d’un journal de droite, les informations qu’il donne sur le « camp adverse » sont à remettre en question. Idem pour un journal de gauche. Il est utile de se demander en lisant un article couvrant une manifestation si le nombre de manifestants est exact, s’il n’a pas été grossi ou amoindri. Il est aussi utile, en se penchant sur une interview, de savoir dans quel contexte ces déclarations ont été données et si elles n’ont pas été déformées.
En Tunisie, il demeure difficile de s’informer. On peut vous servir des analyses à faire pâlir d’envie les plus chevronnés des politologues et des chroniques et éditoriaux où le verbe est manié à la perfection, mais une info brute et fiable dénudée du moindre commentaire est, dans nos contrées, une denrée plutôt rare.
Mais ce constat, peut également être fait dans les autres pays du Maghreb. En Algérie, au Maroc ou en Mauritanie, pays ayant aussi participé à cette formation, la situation de la presse n’est guère meilleure. Manque de moyens, précarité, un « cause toujours tu m’intéresses » de la part des autorités, et j’en passe. Dans des pays comme l’Algérie ou le Maroc, la presse ouvertement partisane reste encore présente. Elle étonne et choque mais elle fait partie du paysage. L’accès à l’information reste conditionné, entravé et alourdi et de gros groupes contrôlent certains organes de presse employant, non des journalistes, mais de véritables mercenaires de l’encre et du papier. En Mauritanie, les journalistes se disent libres, mais les autorités bougent peu. On a beau dénoncer, pointer du doigt, faire les plus pointilleuses des enquêtes, la situation reste la même et les articles dénonciateurs ne sont qu’un pavé dans la mare.
Ceci n’est pas un jugement. Ceci n’est qu’un simple constat. Un constat que les journalistes ne cessent de scander à s’en décrocher la mâchoire. La presse d’opinion n’intéresse, en grande majorité, que ceux qui l’écrivent. Elle ne fait jubiler que quelques pseudo-intellectuels débattant dans les salons feutrés. Elles ne servent qu’à gonfler l’égo de ses auteurs, vivant avec l’illusion qu’ils ont pour mission de penser à la place des autres, de leur souffler leurs idées et leurs théories. Mais le citoyen lambda n’a pas besoin qu’on pense pour lui, il n’a pas forcément besoin des idées des autres, il n’a pas toujours besoin qu’on lui bourre le crane avec les détails des soubresauts de la classe politique. Il est capable de réfléchir de lui-même, de se faire ses propres opinions et de décider de la destinée qu’il veut donner à son pays.
La Tunisie vit une réelle transition démocratique, n’en déplaise à certains. Tout est à reconstruire et tout est à refaire. Qu’une presse d’opinion émerge d’années de dictature est une tournure tout ce qu’il y a de plus naturelle. Que les articles d’opinion et les journaux, à la ligne éditoriale tranchée, fusent de toutes parts afin d’influencer l’issue des élections, est parfaitement compréhensible. Mais ce qui est dangereux, c’est que les « élites » continuent à croire qu’elles peuvent avoir une influence en occultant une des choses les plus sacrées : une information brute et sans le moindre état d’esprit.
Pour faire passer ce message, certains n’hésitent pas, comble de l’ironie, à infliger à leurs lecteurs, encore et encore, leurs opinions et états d’esprit. D’autres, en crient à s’en décrocher la mâchoire !










