La démocratie tunisienne naissante restera boiteuse en l’absence d’une opposition cohérente et offrant une alternative au pouvoir en place. Cette démocratie, dite « consensuelle », instaurée par Ennahdha et Nidaa Tounes, avec la complicité d’autres petits partis, ne présageait, déjà, rien de bon pour la construction démocratique en Tunisie. L’absence d’une opposition crédible prive cette démocratie naissante de l’un des impératifs d’une construction viable.
Que ceux qui sont au pouvoir croient détenir la vérité et qu’ils ressortent des slogans comme « laissez le gouvernement travailler » est compréhensible. Ce qui l’est moins c’est cette incapacité de l’opposition à en être une, déjà. On a longtemps critiqué l’opposition, depuis les élections de 2011. Mais toutes ces critiques sont restées lettre morte puisque les opposants ont continué à surfer sur leur héritage de lutte contre la dictature. Ils ont continué à se parer de « révolutionnisme » avec un discours creux et stérile. Ce sont eux qui, par leur incompétence, ont ouvert grandes les portes du retour des représentants de l’ancien régime et ont favorisé l’accession de Béji Caïd Essebsi au pouvoir. Aujourd’hui encore, ils se débattent dans leurs querelles de gamins sous les yeux d’un peuple qui en a marre.
Aujourd’hui, quatre partis de droite sont au pouvoir. Inutile ici de revenir sur tous les arrangements qui ont donné naissance à ce gouvernement. En face, la gauche tunisienne est en pleine traversée du désert. On était pourtant prêts à y croire en voyant les résultats du Front populaire et de Hamma Hammami, mais le second souffle a fait défaut. Le discours est tellement vide que la majorité des opposants nous renvoient à leurs combats héroïques contre la dictature de Ben Ali. Les propositions et les programmes ont vite fait d’être rangés dans les tiroirs pour faire place aux calculs politiciens de bas étage. La critique constructive de l’action gouvernementale est mise en berne pour l’instant, le temps de s’assurer la présidence de telle ou telle commission.
L’opposition en Tunisie est beaucoup trop occupée aujourd’hui à se tirer dans les pattes pour une présidence de commission ou pour une déclaration médiatique. Ils n’ont toujours pas compris que leur attitude est honnie par les Tunisiens qui ne voient en eux que de grands enfants parachutés à des postes de responsabilité qu’ils ne méritent pas. Pourtant, ça ne les empêche pas de monter sur leurs grands chevaux et de prononcer des discours enflammés à propos de tel ou tel sujet. Ils ne comprennent pas qu’ils sont à l’origine de la décrépitude et de l’hécatombe de la gauche tunisienne.
Au-delà des aspects techniques et juridiques des luttes au sein de l’ARP, les politiciens qui se disent « opposants » offrent un spectacle affligeant à l’opinion publique. Ils ne font que creuser encore plus le fossé qui les sépare des Tunisiens. Pour s’en convaincre, il faut revoir l’échange entre Mongi Rahoui et Iyed Dahmani sur le plateau de Nessma le 23 février passé. A la fin, ils en étaient réduits à s’accuser mutuellement de n’avoir rien fait contre la dictature de Ben Ali…
Ce triste spectacle fait dire à certains que Ben Ali aurait dû laisser ses opposants s’exprimer. S’il les avait laissés s’adresser au peuple, les Tunisiens auraient vite compris qu’il n’y avait rien à espérer de ces gens-là. Ils en ont donné la preuve plus tard, dans les travaux de l’Assemblée nationale constituante. En réalité, il n’existe pas de réelle différence entre l’opposition d’aujourd’hui et celle de Ben Ali. Certains visages ont changé, mais les discours demeurent les mêmes et la volonté de se concilier avec le pouvoir en place prime sur la force de proposition. « Une opposition sans proposition n’est qu’un mouvement d’humeur », disait l’écrivain français Robert Sabatier. Les seules propositions qui en émanent jusqu’à ce jour ne font que servir les intérêts de ceux qui les prononcent.
Pendant ce temps là, les déçus de la gauche tunisienne n’ont plus de refuge. Ils n’ont plus de représentation et presque plus d’espoir. Les Don Quichotte de la politique tunisienne sont hors du temps, hors des impératifs de la période. En somme, en Tunisie, nous avons un gouvernement qui gesticule en faisant des « visites inopinées », une présidence sclérosée et absente, une assemblée paralysée et enfin, une opposition déconfite sans idées et sans projet. Il ne fait pas bon être concerné par la chose publique en Tunisie.
Le modèle tunisien, tant vanté par nos politiciens, dans l’état actuel des choses, n’est pas une réussite. Nous avons dépassé le stade où la réussite consistait à éviter le bain de sang. Aujourd’hui, d’autres défis se posent à la Tunisie et il en va de la responsabilité de chacun. Mais nos chers politiciens ont toujours eu du retard sur les réalités et ce n’est pas en train de changer. Alors, on continuera à jeter de la poudre aux yeux et à vanter la réussite d’un « modèle » dans lequel le chômage est endémique, la sécurité inexistante, la précarité galopante. Oui, il faut être politicien tunisien pour oser parler de « modèle ».










