A l’actualité cette semaine, une belle polémique, comme seuls nous Tunisiens savons créer. Une hôtesse de l’air a décidé, à la veille de sa retraite et après des décennies de bons services, de monter à bord de l’avion avec son voile religieux sur la tête. Et c’est reparti avec les arguments de part et d’autre sur un fichu dont la légitimité religieuse a toujours été douteuse.
Partant du principe de la liberté vestimentaire de tout un chacun, et en attendant de voir un commandant de bord de sexe féminin refuser la mixité dans la cabine de pilotage par respect à ses convictions, un steward en casquette punk et un flic en chéchia, espérons que le ministère du Tourisme nous aménage quelques plages de naturistes. Comme ça, nous serons tous contents et pourrons vivre nos convictions « religieuses » comme nous l’entendons. Voilez vos cheveux, dévoilez vos parties intimes, vivez libres et viva la revoluçion !
Autre actualité cette semaine, l’interview télévisée de Béji Caïd Essebsi. Ceux qui n’ont rien compris à la politique diront que le président de la République ne comprend pas ce qui se passe dans le pays. Ceux dont la flagornerie est une politique diront que le soleil brille à Carthage et qu’il y a un messie au palais de la présidence. Les autres regardent et attendent la fin de la crise.
Que demande-t-on à un président de la République ? Rassurer son peuple et unir ses citoyens. Sur ces deux points, Béji Caïd Essebsi a été au rendez-vous. Tout le reste n’est que de la littérature.
Le président de la République n’est là que depuis quatre mois et son petit parcours autorise l’optimisme. On craignait (espérait) qu’il soit un dictateur et il ne l’a pas été. On craignait (espérait) qu’il en finisse avec les véritables acquis de la révolution et il n’a rien fait. Jusqu’à preuve du contraire, donc, BCE est en train de remplir sa mission.
Pendant que les élites médiatiques et politiques étaient en train de gloser sur les cheveux de l’hôtesse et de se chamailler sur l’efficacité de Béji Caïd Essebsi, les grèves et annonces de grèves se multipliaient. La dernière en date, celle des magistrats. C’est quoi un magistrat ? C’est un fonctionnaire investi d\’une autorité juridictionnelle et cette autorité le place, théoriquement, au dessus de la mêlée. Bien au dessus.
Sans aucun doute, et dans n’importe quel pays qui se respecte, le magistrat est considéré comme l’élite de l’élite. La Tunisie ne fait pas l’exception et les magistrats sont considérés par les citoyens comme tels, c\’est-à-dire une élite à part. Mais entre la perception et la réalité, il y a une légère différence, car quelques uns de nos magistrats ne veulent pas rester dans cette position élevée, respectée et respectable. Et, par leurs actions, ces quelques magistrats salissent toute leur corporation et même l’image d’une certaine élite.
Depuis la révolution, on en a vu des vertes et des pas mûres. On a ainsi vu une juge qui se présente à l’élection présidentielle et qui, ensuite, se plaint de ne pas pouvoir rembourser ses frais de campagne. On a vu un autre qui n’a pas su surveiller son manteau dans son bureau, mais qui intègre un parti politique dont un des membres fondateurs se fout royalement de la justice, en prétextant une immunité parlementaire.
Cette semaine, et pour la énième fois, on voit des magistrats crier leur colère en décrétant une grève de cinq jours ! Pour le commun des mortels, ce sont cinq jours sans justice !
Si un magistrat, qui est au dessus de nous tous, se permet de décréter une grève (payée) de cinq jours, que pourra-t-on reprocher aux « petits » ouvriers smigards demain quand ils font pareil ? Si un magistrat, qui représente l’élite de l’élite, crie sa colère en cessant de travailler, quelle alternative peut-on présenter aux « petits » fonctionnaires pour qu’ils manifestent leur colère tout en assurant le fonctionnement normal de leurs activités ?
Indépendamment du bien-fondé de leurs doléances, les magistrats ont le devoir moral de donner la meilleure image d’eux-mêmes au reste du peuple. Ils représentent le modèle suprême de la droiture et de la légalité et se doivent de rester dans cette posture. Ils sont l’exemple à suivre. Ils sont censés être l’exemplarité personnifiée.
Il y a plusieurs manières de crier sa colère et les magistrats auraient pu se passer de mettre en suspens, pendant toute la semaine, le fonctionnement ordinaire de la justice. Moralement, ils n’ont pas le droit de faire cela. Parce qu’ils représentent l’élite (et non une élite), ils n’ont pas le droit de faire cela.
Je résume. L’élite est en train de s’occuper du superflu et l’élite de l’élite est en train de livrer des combats de la pire manière qui soit. La population, quant à elle, observe hébétée et résignée. De toute cette mélasse, il y a ceux qui se distinguent en travaillant en silence, sans se faire remarquer. Il s’agit, vous vous en doutez bien, des islamistes d’Ennahdha.
Quand ils ont échoué aux élections, ils ont félicité le vainqueur donnant par là une belle leçon de démocratie. Quand ils ont compris que le fait d’insulter et d’injurier les médias ne mène à rien, ils ont entamé une campagne de séduction à notre égard. Au point qu’un quotidien de la place, pourtant connu pour sa ligne éditoriale anti-islamiste, ait nommé Lotfi Zitoun comme le « sage » d’Ennahdha. Quand ils ont compris que vilipender l’ancien régime est improductif, ils ont mis la main dans la main avec ce dernier. Il est loin le temps où les dirigeants d’Ennahdha refusaient d’être sur un même plateau télévisé avec les dirigeants de Nidaa.
Il est loin aussi le temps où les islamistes injuriaient, en toute impunité, les juifs. On se rappelle encore, c’était en 2012, de ces islamistes qui criaient dans la rue que « tuer les juifs était une obligation ». Aujourd’hui, on voit carrément Houcine Jaziri assister au pèlerinage de la Ghriba. Non seulement, il était aux côtés de juifs, mais il avait autour de lui plusieurs dizaines d’Israéliens et de sionistes. Elle n’est pas belle la politique ? Le message donné à la communauté internationale est extraordinairement significatif : « Nous autres islamistes sommes pour la paix, nous nous entendons avec tout le monde et nous entendons vivre paisiblement avec tout le monde ! ».
Les islamistes tunisiens ont tiré une belle leçon de leurs échecs du passé et sont en train de rectifier le tir pour bien travailler l’avenir.
Ce sont les seuls à faire réellement et concrètement de la politique, de la vraie politique, et ils sont en train de marquer des points, sans que personne ne s’en rende compte ou presque.
Pendant que les uns glosent sur le fichu de l’hôtesse, que les autres décrètent des grèves pour un oui et pour un non et que d’autres sont en train de moquer bêtement Béji Caïd Essebsi, les islamistes tunisiens tissent tranquillement leur toile. Un beau jour, ils seront de nouveau au pouvoir avec le soutien d’un très large pan de la société, des médias et de la communauté internationale. Ils ont bien compris comment fonctionne l’élite et comment lui donner des os de diversion.
L’élite tunisienne se divertit comme elle peut avec ses fichus et ses grèves et les islamistes l’ont bien compris. Ils l’ont compris depuis longtemps et ils se gardent de le dire ou de montrer qu’ils ont compris. Un jour, Hamadi Jebali a déclaré avec un subtil jeu de mots que « notre malheur réside dans notre élite ». Son erreur était de dire publiquement qu’il a compris. Depuis, il a retenu la leçon, tout comme ses pairs d’Ennahdha. Ils agissent en silence et rient sous cape.
Aujourd’hui, non seulement les islamistes ont compris comment fonctionne l’élite, mais ils appliquent scrupuleusement un mode d’emploi pour l’abattre définitivement. Ceci pour le long terme (voire le moyen terme). Pour le court terme, été oblige, l’élite ira bronzer sur les plages, pendant que les islamistes prépareront leur congrès pour rédiger le scénario du dernier épisode de leur bataille.










