Par Hédi BEN ABBES
On croyait avoir touché le fond déjà, mais visiblement il y en a qui ont pris le pari d’aller chercher les abysses et de mettre la Tunisie plus bas que terre. Ce qui se trame dans les coulisses derrière la fausse bonne idée de former un gouvernement d’union nationale est une véritable opération hold-up contre les institutions de l’Etat et contre le projet démocratique.
Premièrement, le président de la République est en train d’outrepasser ses prérogatives et de prendre tous les pouvoirs en main sous le fallacieux prétexte de faire des consultations. La Constitution est claire à ce propos, le pouvoir est aux mains des représentants du peuple, lesquels représentants peuvent démettre le chef de gouvernement ou le maintenir dans son poste selon les conditions qui y sont définies. Ce n’est pas au président de prendre l’initiative de chambouler le fonctionnement du pouvoir législatif et de l’exécutif à sa guise.
Deuxièmement, le timing et la méthode choisis par le président pour faire une telle proposition témoigne à la fois d’un amateurisme politique affligeant, d’un manque de respect pour les institutions, d’une ignorance totale des répercussions sur l’activité économique du pays et sur la paralysie que cela a provoqué dans tous les rouages de l’Etat et finalement d’une indifférence totale quant à l’opinion publique et le devenir du projet démocratique dans le pays. Est-ce le moment d’entreprendre une telle initiative et de déstabiliser l’appareil de l’Etat de cette manière alors que la lutte contre le terrorisme et les défis économiques prennent un tournant critique ? Dans les démocraties qui se respectent, les concertations et la mise en place d’un gouvernement se font en amont de toute annonce publique pour ne pas perturber le fonctionnement de l’appareil de l’Etat et créer une instabilité supplémentaire avec toutes ses répercussions sur l’image du pays et la confiance des bailleurs de fonds et des investisseurs.
Troisièmement, changer le chef du gouvernement pourquoi faire ? L’idée est, encore une fois, un leurre car s’il est vrai que les performances de M. Habib Essid sont discutables, il n’est pas sûr que l’objectif réel derrière cette volonté de le limoger, comme un mal propre, est la recherche d’une plus grande efficacité. Deux hypothèses concourent à expliquer un tel acharnement. La première est la volonté de mélanger les cartes à nouveau et permettre au clan du président et leurs alliés, au comportement douteux, de prendre le pouvoir à travers la nomination d’un nouveau chef du gouvernement complètement à la solde du clan. L’objectif est de mettre la main sur tous les rouages du pouvoir et principalement la présidence du gouvernement et le ministère de l’Intérieur dans la perspective des élections municipales et législatives, à travers des nominations de complaisance dont les seuls critères seraient le larbinisme et la servilité. De plus, la pseudo-nouvelle « architecture » du gouvernement présentée par la présidence de la République est anticonstitutionnelle, car elle ampute la présidence du gouvernement d’une partie importante de ses prérogatives, à savoir la tutelle de tous les ministères et du ministère de l’Intérieur en particulier. C’est une entorse intolérable dans un régime parlementaire.
La deuxième hypothèse réside dans la volonté de faire sauter le verrou Essid qui jusqu’à présent cherche à préserver l’Etat contre la volonté de certains mafieux, en refusant de signer des nominations douteuses et en s’opposant au retour des caciques du RCD au pouvoir et de l’ancienne machine.
Ce que notre « cher » président ignore c’est que la Tunisie a changé, et qu’il est en train de cultiver les germes d’un nouveau soulèvement dont les conséquences seraient dévastatrices pour le pays, compte tenu de l’absence d’une véritable alternative politique et du danger que représentent les coupeurs de tête et les ennemies de la démocratie.
J’appelle tous les partis épris de démocratie et d’amour pour ce pays, tous ceux qui veulent éviter à notre pays la catastrophe qui se dessine à l’horizon, de se dresser comme un seul Homme pour défendre notre pays et nos institutions, encore très fragiles, contre le nouveau népotisme et la nouvelle tentative de réinstaller au pouvoir une coalition entre l’ancien régime et les arrivistes. Le timing choisi pour tromper les Tunisiens est vicieux car cela va surprendre tout le monde au moment où on est plongé dans les célébrations de la fin du Ramadan et de l’Aïd.
J’appelle tous les partis politiques qui croient encore en la démocratie de s’opposer de la manière la plus pacifique et la plus légale à cette mascarade digne des républiques bananières. Je les appelle à prendre l’exemple des pays de l’Est et de la tentative des anciens régimes de revenir au pouvoir et faire avorter le projet démocratique en profitant du désespoir de la population. Je les appelle à assumer leurs responsabilités historiques puisque M. Caïd Essebsi veut aller contre le sens de l’histoire comme présenté dans un précédent article que j’ai publié sur Businessnews (18 janvier 2016) sous le titre « La responsabilité historique de M. Béji Caïd Essesbi ». Pour la sortie de crise j’ai modestement présenté quelques pistes qui sont encore consultables sur Business News.
*Universitaire et dirigeant d’entreprise










