La communication politique…comment vous dire ça…est une notion assez surfaite et totalement dépassée en Tunisie. Les personnalités politiques et publiques préfèrent ne pas s’en encombrer. Rares sont les discours qui attachent, qui tombent à pic et qui collent parfaitement à la conjoncture et à la situation. Les personnalités politiques s’embourbent. Entre parler la « derja » locale, privilégier un vocabulaire savant, s’adresser aux masses ou à l’élite, faire mouche, choquer, bousculer, être équilibré, caresser dans le sens du poil, surprendre ou dire exactement ce qu’il faut dire, être ferme, sympathique, afficher une mine impassible ou sourire (jaune), trop de considérations sont à prendre en compte et le jeu en devient trop compliqué. La majorité a préféré, donc passer son tour et privilégier un bon vieux discours à l’ancienne, sans prise de tête.
Le discours prononcé par le gouverneur de la ville de Sousse a provoqué un tollé général. Ce qu’on reproche au monsieur ? Ne pas avoir été « à la hauteur » devant de hauts dirigeants français et avoir parlé un français haché, épelé et hésitant. Un peu à la « sauce tunisienne ».« Un discours approximatif, indigne de représenter la Tunisie devant les grands de ce monde ». Personne ne se souvient des mots qui ont été prononcés lors de ce discours, ni du fond des paroles qui ont été dites, mais tous, ou presque, critiquent farouchement les approximations, les hésitations et l’accent « un peu trop tunisien » du gouverneur.
« J’avais le trac » s’est défendu l’incriminé sur une radio locale. « Il n’en avait pas le droit, c’est une personnalité publique, il se devait d’être prêt, de préparer son discours et de se tenir comme un roc devant une assistance habituée aux tirades chronométrées et préparées comme la 5ème symphonie de Beethoven ! »
Les balbutiements, certes pas du meilleur effet, du gouverneur de Sousse, sont-ils plus choquants pour l’opinion publique qu’un ministre qui provoque un incident diplomatique à cause d’une blague maladroite, d’un président qui humilie la gente féminine et les journalistes en déblatérant des insanités en direct à la TV, de députés qui appellent à la violence au sein de l’hémicycle, ou de nombreuses autres personnalités nationales qui débitent des discours non préparés et dépourvus du moindre bon sens? Et pourtant les exemples ne se comptent pas. Il faut quand même avouer que l’art de la communication politique n’est pas vraiment tunisien.
Manuel Valls, à l’époque premier ministre français, qui écorche le nom du président tunisien en l’appelant « Ezzebi » au lieu de « Essebsi », cela a fait rire l’assistance et n’a choqué personne. Inutile de vous rappeler que cette « charmante » erreur a permis au président tunisien d’être flanqué du sobriquet d’un gentil gros mot dans la « derja » tunisienne, par lequel on qualifie, grossièrement, l’organe masculin. Mais ceci n’est qu’une anecdote, une charmante erreur due aux différences de prononciation entre la langue française et celle arabe. Un gentil accident de parcours, qui a fait rire pendant 5 minutes et qui a continué à alimenter les plaisanteries sans qu’une gêne (ou honte) ne soit affligée au PM français.
De son côté, le gouverneur de Sousse a été raillé et humilié sur la toile. « Comment un dirigeant tunisien peut-il se permettre de massacrer autant la langue de Molière ? »,« Je me sens humilié et honteux d’être Tunisien », « le gouverneur devra être limogé sur le champ »… Autant de commentaires sur la toile qui n’ont pas critiqué le fond du discours mais plutôt l’accent, pourtant purement tunisien, du gouverneur de la « honte ».Les railleries ont même dépassé la personne pour s’en prendre aux appartenances politiques, au parcours et même au physique du méchant gouverneur.
Si le gouverneur aurait certainement pu mieux préparer son discours afin d’éviter d’être intimidé par l’assistance, d’hésiter ou de mal prononcer les noms de ceux auxquels il s’adresse, devait-il pour autant être livré aux charognards et brûlé sur un bûcher ? Devait-il s’excuser, si honteusement, de parler la langue française comme une majorité écrasante de Tunisiens le font chaque jour ?
Un Tunisien est-il obligé de parler le français à la perfection sous peine d’être taxé d’ignare, d’inculte, d’incompétent et d’être bon pour la poubelle ? Des dirigeants français s’essaient à un anglais maladroit, phonétiquement blessant pour les oreilles et ridiculement approximatif, des dirigeants anglophones essayent de parler des langues qu’on a énormément de mal à distinguer et d’autres, plus nombreux encore, ne prennent pas la peine de parler une langue autre que la leur. Par orgueil, par prudence ou par simple paresse intellectuelle…
Est-ce de la soumission intellectuelle que de vouloir parler une langue autre que la sienne ? Est-ce un complexe d’infériorité que de reprocher à un Tunisien de ne pas maîtriser le français à la perfection ? La véritable question qui se pose serait de savoir si on peut reprocher à un gouverneur de ne pas maîtriser l’art du discours alors qu’aucun travail n’a été fait en amont pour. Alors que la communication politique demeure une notion assez surfaite et totalement dépassée en Tunisie.
Pendant ce temps-là, des débats bien plus importants gagneraient à bénéficier d’un petit peu plus de lumière…










