Invité ce lundi 5 mars 2018, par Myriam Belkadhi à l’émission 24/7 sur Elhiwar Ettounsi, le président de l’Union tunisienne de l’industrie, du commerce et de l’artisanat, Samir Majoul a surpris par sa franchise et n’a pas hésité à mettre les politiques devant leurs responsabilités.
« Rien qu’aujourd’hui, nous avons vu réagir une sportive qui a lancé un cri de détresse massivement relayé. Je suis fier de ces jeunes, de nos compétences qui sont poussés à s’expatrier parce qu’on ne fait rien pour les retenir et cela concerne les médecins, les sportifs et nombreux autres secteurs. A l’heure actuelle aucune décision n’a été annoncée par le ministère des Sports, nous verrons d’ici peu si nous avons réellement des responsables dans ce pays ! Nous devons revoir notre copie et donner des outils à nos jeunes pour qu’ils puissent réussir ! » A commencé par déclarer le président de l’UTICA.
Sur la situation économique du pays, Samir Majoul, dont le silence en disait long sur la gravité du contexte, a préféré rester positif qualifiant de « mauvaise » et de « très difficile » la conjoncture économique de la Tunisie.
« La situation se compliquera davantage si nous ne prenons pas conscience de sa gravité. Si nous ne faisons pas une évaluation juste du contexte, duquel nous sommes tous responsables, les choses vont s’aggraver. Nous avons dans ce pays les compétences nécessaires pour rectifier la trajectoire, notre capital essentiel est celui humain et c’est d’ailleurs dans cette énergie renouvelable qu’a investi Habib Bourguiba, mais pour sortir de la crise il faut une bonne gouvernance » a souligné le patron des patrons.
« Je me suis toujours demandé si ce pays était d’abord gouvernable. Nous avons une panoplie de textes de loi dont l’application reste très relative. Notre loi électorale permet-elle réellement de faire émerger un bloc solide capable de gouverner avec un gouvernement qui acquiert la confiance du parlement et la latitude d’être librement composé par les meilleures compétences ? La situation du pays exige de se tenir loin des calculs partisans et pourtant… je reste dans l’incompréhension face à ce qui se passe en Tunisie. Si par exemple on venait me proposer la présidence du gouvernement, je refuserai. Je dirai que ce n’est pas mon rôle, que je n’ai pas les compétences nécessaires pour assurer dans ce poste, que je n’ai pas fait sciences po, tout en précisant que j’ai quand même un avis à donner étant donné que je fais partie d’une organisation historique qui a participé à la construction de la Tunisie contrairement à ce que prétendent certains politiciens qui viennent aujourd’hui dénigrer notre rôle. A eux là je réponds que nous sommes propriétaires ici et que nous ne bougerons pas ! », a-t-il ajouté.
« Nous voulons la meilleure politique économique et sociale pour notre pays et elle tarde à arriver. Nous représentons le volet financier et l’UGTT représente le volet social. La Tunisie est une entreprise qui doit compter sur ses ressources, financières et humaines, pour créer de la richesse, et dont les actionnaires sont les 12 millions de Tunisiens. Pour le moment nous ne léguons aux citoyens que des dettes et pourtant notre pays a déjà traversé une crise peut être plus profonde dans les années 60 suite à l’expérience collectiviste. Il n’est pas impossible pour nous de nous en sortir, à condition de nous respecter, de ne pas nous acharner à gouverner seul et de choisir les meilleurs d’entre nous pour gérer le pays ! », a affirmé Samir Majoul.
Le président de l’UTICA a souligné qu’il était important aujourd’hui de se tenir loin des calculs partisans et de donner la priorité aux compétences pour gérer le pays « il y a des ministères qui donnent envie de pleurer ! » a-t-il déclaré.
Revenant sur les menaces proférées par l’ancienne présidente de l’UTICA, sur un éventuel retrait de l’Accord de Carthage, Samir Majoul a précisé que si la centrale patronale est engagée envers cet accord elle ne l’est pas envers « Carthage ».
« L’Accord de Carthage est une initiative politique. Certes. Elle est néanmoins née pour répondre à un contexte économique difficile mais les choses vont-elles mieux aujourd’hui ? Je laisse les chiffres parler et je ne suis pas là pour rejeter la responsabilité sur qui que ce soit. Oui certains indicateurs tournent au vert mais est-ce suffisant quand on voir ce qui se passe dans le pays. Ce qui se passe à Gafsa est- il normal ? », s’est interrogé le président de l’UTICA, saluant au passage la décision du chef du gouvernement de poursuivre en justice toutes les personnes qui entravent la production à la CPG.
« Tous les chiffres sont au rouge, et je voudrais qu’on oublie l’Accord politique de Carthage pour nous concentrer sur l’Accord économique de Carthage et pour cela j’appelle le chef de l’Etat élu à assumer ses responsabilités, c’est à lui de prendre en charge la situation du pays. Il n’existe aucun plan de relance de l’économie, qui soit effectif. Nous avons des dossiers bloqués dans de nombreux ministères. Oui on vous accueille avec le sourire mais aucune décision n’est prise ! Si on veut que les secteurs investissent il faut les libérer ! Aujourd’hui nous faisons face à un réel blocage du secteur privé, jusqu’à quand les régies vont elles continuer à concurrencer le libéral ? », a confié Samir Majoul.
Il a tenu à souligner que la dignité n’est possible que dans une économie prospère et qu’une telle économie n’est possible que grâce d’abord à la préservation des entreprises.
« Nous ne cessons de dire que la Tunisie est le pays des droits et des institutions. Comment est-ce possible alors que 50% de l’économie est détenue par le secteur parallèle ? Comment est-ce possible quand la devise circule dans le sud, au vu et au su des autorités ? Qui prend en charge après les charges et les dépenses de l’Etat ? C’est le secteur privé qui paye pour cela. Y a-t-il une seule entreprise publique solide et prospère qui au moins coûte de l’argent mais n’entrave pas le développement ? Tunisair entrave l’Open Sky alors que c’est ce qui va sauver le tourisme tunisien, la STEG bloque le développement du secteur de l’énergie solaire par peur alors qu’elle n’en a pas le droit ! C’est au ministre et au chef du gouvernement de décider et cela n’est pas négociable ! La loi sur le PPP qui a été passée n’est pas une loi sur un partenariat mais c’est plutôt une loi de Public Privant le Privé ! », a poursuivi Samir Majoul.
« Chaque ministre que nous contactons pour un dossier, nous dit qu’il va le soumettre à la Kasbah. Mais que vous faites-vous donc ici ? Etes-vous ministre ou pas ? Normalement un ministre est responsable de son département et bénéficie de l’appui de son chef du gouvernement. On parle de paix sociale alors qu’on prépare un enfer social avec ces 700.000 chômeurs dans le pays. On parle de paix sociale alors qu’il ne s’agit que de jouer au pompier quand éclatent les conflits. La paix sociale n’est garantie que par la croissance. De nombreux investisseurs privés ont investi dans les régions, et l’ont d’ailleurs parfois regretté. Ce qui se passe à Gafsa n’est point encourageant et le privé qui a investi 100 millions de dinars dans une centrale laitière à Sidi Bouzid n’arrive pas à rentabiliser son projet car le ministre du Commerce bloque les prix du lait ! », a-t-il confié.
Quant à sa récente rencontre avec le nouveau gouverneur de la Banque centrale, Samir Majoul, qui avait exprimé le souhait de l’UTICA de voir à la tête de cette institution un « non conservateur » a souligné qu’il n’accorde de priorité qu’à la compétence.
« Quand on m’a demandé mon avis sur l’anciengouverneur de la Banque centrale, il faut préciser que nous n’étions pas du tout contents de la contribution de la BCT à la relance économique qui était nulle ! Je ne voulais cependant pas tirer sur l’ambulance et même si la responsabilité du gouverneur est claire j’adresse mes reproches à celui qui a nommé. J’ai alors posé la question du pourquoi limoger Mustapha Kamel Nabli, qui était une compétence. Il ne s’agit là que d’un retour pour qu’à l’avenir on réfléchisse deux fois avant de toucher aux hommes compétents ! Mustapha Kamel Nabli a fait ses preuves et pourtant on n’a pas hésité à le trainer dans la boue ! », a-t-il indiqué.
A la fin de son intervention, Samir Majoul a souligné que l’UTICA attend de voir le gouvernement assumer son rôle envers le secteur privé et fournir un environnement stable et réactif propice à l’investissement. Une réactivité qui marqué la totalité du discours du président de l’UTICA, qui s’est plaint à de nombreuses reprises d’un laxisme du principalement à une vision très politisée des rôles des gouvernants. « Dès qu’on est nommé ministre on change, on ne pense plus qu’à occuper le poste à vie et à escalader l’échelle, arrêtez ce cirque, il y’en a marre ! Battez-vous pour la Tunisie ! » s’est exclamé Samir Majoul, avant de sortir de sa poche un sifflet rouge. « Il faut siffler la fin de la récréation, il faut arrêter de plaisanter et passer aux choses sérieuses ! » a enfin lancé le patron des patrons.
M.B.Z










