Par Synda Tajine
L\’égalité de l\’héritage, si elle est présentée, par les modernistes ou progressistes (appelez-les comme vous voulez), comme cette grande avancée pour la cause des femmes et de l\’égalité des genres en général, elle fait peur à beaucoup d’autres.
Plusieurs dizaines de citoyens sont sortis manifester contre le projet de loi de l’égalité de l’héritage proposé par la commission des libertés individuelles et de l\’égalité, soutenu par le président de la République et voté en conseil des ministres.
“On ne touche pas aux fondements de la religion”, “on ne dénature pas la parole de Dieu” et “on n’a pas le droit de toucher à des textes aussi sacrés que le coran”. Ces paroles émanent toutes de femmes. Sans exception.
Si vous faites partie de ceux qui pensent qu’accorder à une femme une part d’héritage égale à celle d’un homme est tout simplement un “droit” et une “justice”, vous serez peut-être étonnés de voir combien de femmes sont contre cette idée. Ne vous fiez pas aux tailles des manifestations, elles ne représentent que très rarement le poids réel des opinions populaires. Les citoyens qui ne manifestent pas n’ont tout simplement pas la motivation nécessaire pour le faire. En revanche, ils ont une opinion. Et cette opinion pourrait bien vous surprendre.
Certaines femmes, beaucoup de femmes, sont contre l’égalité de l’héritage. L’héritage est un sujet sensible, il touche à la fois à l\’argent, au pouvoir et au rôle que chacun doit jouer. Il y a de quoi susciter des malaises.
Dans la société tunisienne, la proportion des femmes actives est en hausse depuis des années. Mais aujourd’hui on parle de moins de 30% de femmes présentes sur le marché du travail. La proportion des femmes dirigeantes et actives dans des postes clés est, elle, encore plus basse.
Dans le monde du travail, le sexisme ordinaire est décomplexé au profit d’un comportement patriarcal largement accepté. En plus des commentaires sexistes et de l\’éviction des postes de décision, les femmes sont lésées durant leur congé maternité. Oui car il n\’existe, tout simplement pas, d’équivalence masculine pour cette absence “naturellement justifiée”, ne serait-ce que pour perpétuer l’espèce…
Les femmes doivent travailler plus pour produire plus parce qu\’on leur fait comprendre qu\’elles doivent prouver leur existence dans l\’entreprise. On brandit aux femmes le prétexte de l’égalité au travail quand il s\’agit de productivité, mais cette égalité est reléguée au second plan lorsqu’il s’agit de partage équitable des tâches domestiques ou de prise en charge – complète et dévouée – des enfants. On évoque l’égalité au travail pour stigmatiser les femmes qui s’absenteraient à cause d’un enfant malade, d’une réunion de parents d’élèves ou qui serait trop épuisée à combiner tâches domestiques, rôle de mère à plein temps et celui de femme active, pour s’investir réellement dans sa carrière. Entendez par là, s\’investir autant qu’un homme.
En contrepartie, dans les salles d’attente des pédiatres, dans les réunions des parents d’élèves des écoles, et dans les rayons puériculture des magasins, ce sont en majorité des femmes que vous voyez. Poussant une poussette, téléphone à la main et tenant cette fameuse liste.
Oui cette charge mentale que les femmes trainent et dont on ose enfin parler dans les pays démocratiques qui se respectent, n’est pas une légende urbaine. Cette charge mentale qui oblige les femmes à devoir tout assumer et à être sur tous les fronts pendant que les hommes “participent” et prennent en charge la partie qu’on leur a demandé de faire, tout en se faisant passer pour des super-héros pour avoir emmené un enfant chez le pédiatre ou avoir posé une question pertinente à une réunion de parents d’élèves. Ces hommes existent certes. Ils sont en revanche rares. Ceci leur vaut la grande gratitude générale, les acclamations de la foule et les trophées les plus prestigieux, excusez mon ironie.
Quand on parle d’égalité, on parle surtout de devoirs partagés. Si on demande à la femme d\’être aussi performante au travail qu’un homme, on ne demande pas à un homme d\’apprendre à se prendre en charge seul et à assumer tâches domestiques et rôle de parent comme on le demanderait à une femme.
La femme doit être l’égale de l’homme et participer à 50% (ou à hauteur de son salaire) aux dépenses du foyer mais tout en continuant à jongler entre sa vie de femme, celle d’épouse et celle d’avocate/enseignante/médecin/journaliste/infirmière/apicultrice/coûturière…
Elle doit aussi accepter, avec le sourire, les remarques sexistes sous peine d’être taxée de complexée et prouver qu\’elle manque cruellement de sens de l’humour. Tous ceux qui n’ont jamais entendu dans une entreprise une femme dénigrée pour le simple fait d’être une femme, ou complimentée pour sa simple apparence physique, qu’ils me jettent la première pierre.
Ne soyons pas de mauvaise foi. Si certaines femmes ont peur de l’égalité de l’héritage, c’est qu’elles ont de bonnes raisons. Ce sont toutes ces raisons qui donnent aux femmes cette angoisse face à ce que l’égalité de l’héritage pourra leur ôter en matière de privilèges, tout en gardant intactes la lourdeur des tâches qui pèse sur leurs épaules. Oui car on parle d’égalité pour supprimer la pension en cas de divorce, d’instaurer l’égalité de l’héritage, supprimer les congés maternité payés et instaurer un total partage financier, mais on ne l’aborde jamais lorsqu’il s’agit de s’investir entièrement et complètement dans son foyer et ses enfants. Des tâches ingrates qui restent majoritairement, et naturellement, assumée par des femmes.
Cela certaines femmes l’ont compris. Sous couvert de religion, d’islam et d’autres arguments très faciles à assumer, elles restent attachées à ce confort de femme soumise, de femme au foyer, de femme à qui on cède la place assise dans le métro, de femme qui quitte le bureau plus tôt pour aller chercher ses enfants et de femme financièrement entretenue. Une situation qui arrange certains hommes car, eux aussi ont compris, qu’ainsi, personne ne leur demandera de changer une couche, de participer à l’éducation de leurs enfants ou d\’apprendre à cuisiner.
Ainsi la place de chacun est claire et bien définie. Sans égalité, totale et absolue, chacun connait exactement la tâche qui lui incombe. Si un enfant est mal éduqué ou a des problèmes à l\’école, si le diner n’est pas prêt et que les vêtements ne sont pas propres, c’est la femme qui est à blâmer. Si les courses ne sont pas faites et que les factures ne sont pas payées, c’est l’homme qui est fautif.
L’égalité dérange car elle menace de perturber un équilibre établi depuis toujours. Elle dérange les femmes qui veulent pouvoir bénéficier d’avantages, mais sans avoir à en assumer le prix et elle dérange aussi les hommes qui acceptent que les femmes participent aux dépenses et travaillent, mais tout en restant ceux qui portent la culotte dans le foyer.
L\’égalité est plus dure à assumer car elle touche au confort de certains au profit d\’une justice évidente et qu\’on gagnerait à voir, enfin, instaurée. Une égalité qui se présente aujourd\’hui comme une nécessité absolue, mais qui doit être totale et partagée afin qu\’elle ne soit plus source d\’angoisse pour des femmes à qui elle fait peur. Oui à l\’égalité de l\’héritage et oui aussi à l\’égalité tout court !
Pour justifier toute cette peur, l’argument religieux, valable certes pour certains, n’est qu’un prétexte pour d’autres. Idem pour ceux qui avancent la thèse selon laquelle ”il y aurait tellement de sujets plus importants que l’égalité de l’héritage, qu\’il n\’est certes pas constructif de s’intéresser à ces futilités”. Et là encore, c’est une femme qui parle…










