En ce mois de la miséricorde, du pardon, de la piété et de l’abstinence, plusieurs internautes ont lancé une campagne sur les réseaux appelant à ne plus verser de dons en faveur des orphelins des villages SOS…pour en faire bénéficier, plutôt, les mosquées.
« Les mosquées avant les bâtards » est le nom de cette campagne. « Bâtards » oui. L’idée derrière cette campagne est sans doute très noble et empreinte de bonnes intentions altruistes et visant à instaurer le bien absolu. L’idée est de veiller à ne pas encourager les « enfants illégitimes » en soutenant ceux qui pourraient – éventuellement – être issus d’un mariage illégitime. En réalité, tous les enfants des villages SOS ne sont pas forcément nés d’unions hors mariage, mais on n’est jamais trop prudents.
Les mosquées avant tout et l’idée de parrainer un enfant qui n’a pas de soutien familial et de veiller à ce qu’il puisse être nourri, habillé, soigné et éduqué n’est pas du tout une priorité. Elle ne devrait pas l’être selon ces internautes-là qui font primer des considérations religieuses (sans doute interprétées, détournées et perverties) au lieu de l’intérêt général de la société. Logique, lorsque l’on sait que de très nombreuses mosquées – oui car elles sont de plus en plus nombreuses – sont plus équipées et mieux entretenues que des écoles.
Cette campagne choque, suscite l’indignation, fait réagir et engendre le dégoût de tous ceux qui ont appelé à soutenir et à verser des dons en faveur d’enfants sans soutien. Et pourtant, elle renseigne sur les paradoxes d’une société en mal de repères.
Une société dans laquelle on est plus choqué, en regardant les feuilletons télévisés ramadanesques, par l’image une jeune fille boire une canette de bière que de nombreuses autres violentées sous les coups d’un mari, d’un amant, d’un père ou d’un frère. La violence et la délinquance ne sont en effet pas inscrites dans le registre des « pêchés de premier ordre » et ne dérangent pas outre-mesure. Alcool, relations sexuelles et enfants nés hors-mariage le sont par contre et représentent « les manifestations les plus criardes d’une société pervertie et au bord du déclin ». C’est ce que nombreux pensent du moins.
La peur que la société abrite désormais, et sans que ça ne dérange personne, des « bâtards » (enfants nés hors mariage), des « pervers sexuels » (homosexuels), « des femmes sans vertu » (femmes ne vivant pas sous le joug d’un mari-père-frère, ou des alcooliques (personne consommant occasionnellement de l’alcool), est une phobie collective partagée par de très nombreuses personnes. Peur aussi de ceux qui appellent à instaurer des libertés individuelles considérées, aujourd’hui encore, de l’ordre du tabou. Liberté de se marier avec des personnes de religion différente, de ne pas être stigmatisé si né en dehors des cadres et des normes, de manger (sans se cacher) durant ramadan et de partager à parts égales un héritage familial. Les tabous ont la vie dure et les lois consacrant des libertés pourtant élémentaires font face à un chemin long et tortueux.
Oui car, ce n’est jamais le bon moment. Le bon moment pour instaurer l’égalité de l’héritage, protéger les parents célibataires, garantir les libertés sexuelles, celles de religion et de croyance. Tout ceci est loin d’être une priorité. Pourquoi devrions-nous en parler alors que le pays souffre d’une crise économique alarmante, que le chômage fait des ravages et que les politiques s’entretuent ? Tout ceci attendra, inutile de remuer le couteau dans la plaie. Les orphelins continueront à être traités de bâtards, les ouvrières agricoles à trimer dur sans jamais hériter autant que leurs frères, les nombreux Tunisiens à se cacher pour pouvoir être ce qu’ils sont.
Aujourd’hui, c’est veille de l’Aïd, soyons tous bien comme il faut, contentons-nous de célébrer… Bonne fête à tous…










