Les élections législatives et présidentielle s’approchent à grands pas. Le 16 juillet 2019 démarre officiellement la précampagne électorale des législatives ; le 22 juillet, on démarre le dépôt des candidatures et le vote aura lieu du 4 au 6 octobre.
La précampagne pour la présidentielle démarre le 27 août, le dépôt des candidatures se fera à partir du 3 septembre et les votes auront lieu du 15 au 17 novembre pour le 1er tour et au cours des deux semaines qui suivent la proclamation des résultats définitifs (le 25 décembre) si aucun des candidats n\’obtient la majorité absolue des suffrages exprimés.
La scène politique est en pleine effervescence et les partis devraient être comme une ruche en ce moment, ce qui est tout à fait normal dans toute démocratie qui se respecte. Sauf que la Tunisie n’est pas (encore) comme toute démocratie qui se respecte. Elle est encore une « démocratie en construction ». Cette expression de « démocratie en construction » qu’on doit protéger a été formulée par Habib Bourguiba, utilisée à souhait par Zine El Abidine Ben Ali et usée et abusée par la troïka. On nous la servait à chaque fois qu’on voulait justifier un acte non démocratique pour nous dire que la classe politique était plus intelligente et plus sensée que le reste de la population. On ne sait pas si cette formule était bien ou mal intentionnée (peut-être les deux, en fonction de la période), mais une chose est sure, elle n’a jamais convaincu personne. Pas dans la durée du moins. Pour chacun de ces gouvernants, un jour est venu où on leur a dit basta avec cette formule bâtarde, vous vous moquez un peu trop de nous !
Tous les régimes qui ont gouverné la Tunisie sont passés, au moins une fois, par les urnes lors d’élections réellement transparentes sans tricherie quoique disent leurs successeurs. Tous. Chacun d’eux a dit et répété, moi je suis venu au pouvoir par les urnes. Leurs successeurs n’ont pas hésité à leur dire, par la suite, qu’ils ont été des tricheurs. Tous. Bourguiba a bien organisé des élections réelles au début, mais il a bien triché ensuite en se faisant élire à vie. Ben Ali a bien organisé des élections réelles en 1989, mais il a triché ensuite. La troïka a été élue pour un mandat ferme d’un an en 2011, mais elle est restée au pouvoir pendant trois ans. Et voilà que l’équipe actuelle née de l’adultère Rached Ghannouchi – Béji Caïd Essebsi qui a été bel et bien élue à la loyale en 2014 veut aussi tricher. En modifiant le code électoral un mois avant le démarrage de la précampagne électorale, mais aussi en acceptant que le chef du gouvernement Youssef Chahed soit dans la position de juge et partie. Il est à la fois chef de l’exécutif et candidat (probable) aux futures élections. La question de la modification du code électoral a déjà fait couler beaucoup d’encre et a été bien étalée dans ces colonnes. Si le code est réformé dans une direction autre que celle démocratique, le doute et la suspicion seront jetés sur les prochaines élections et les cinq ans qui la suivront. Cinq ans durant, on rappellera à la future équipe qu’ils sont des tricheurs qui ont accédé au pouvoir après avoir éliminé leurs adversaires par une loi confectionnée sur mesure.
Reste la question du chef du gouvernement qui se présente à l’élection. Cette pratique n’est pas démocratique et ne peut pas l’être. Elle est possible pour un président de la République, car il est loin et au-dessus de la mêlée (et encore), mais elle n’est pas possible pour un Premier ministre ou chef du gouvernement. Les possibilités de tricherie sont nombreuses et l’égalité avec les autres candidats n’est tout simplement pas garantie. Faut-il rappeler comment Moncef Marzouki a triché en 2014 en utilisant les moyens de l’Etat et de la présidence de la République pour sa campagne ?
Les tous nouveaux fidèles de Youssef Chahed diront que cela existe partout dans le monde et qu’il n’est pas interdit par la loi que le chef du gouvernement se présente aux élections. C’est vrai, mais à ce moment-là il faudrait que eux-mêmes cessent de parler de « démocratie en construction » car la candidature du chef de l’exécutif est une chose que l’on voit dans les démocraties confirmées qui ont plusieurs siècles de pratique, et encore. Pour ce qui est de l’argument purement légal, il est non recevable venant de gens qui souhaitent changer la loi en leur faveur, et puis il existe un concept légèrement supérieur à la loi écrite appelé « morale », tout ce qui n’est pas interdit par la loi n’est pas acceptable.
En théorie donc, pour une bonne pratique démocratique et pour veiller à rester au-dessus de toute suspicion, un ministre ou un Premier ministre, chef de l’exécutif, ne peut pas se présenter aux élections. Quel que soit son nom. Il se trouve que le nôtre s’appelle Youssef Chahed. Si l’on se base sur ses différents discours, ses déclarations de bonnes intentions et sa guerre contre la corruption, Youssef Chahed se doit et a le devoir d’être conséquent avec lui-même et de respecter sa parole.
Partant, il a l’obligation morale de quitter son poste à la Kasbah si jamais il envisage de se présenter à la présidentielle ou aux législatives. S’il n’envisage pas de se présenter, il doit le dire maintenant. S’il envisage de se présenter, il doit le dire maintenant aussi.
L’automne dernier, au cours des discussions de Carthage II, quand Béji Caïd Essebsi a exigé son départ, Ennahdha l’a soutenu en déclarant qu’on ne peut pas jouer avec les intérêts de l’Etat en le laissant partir maintenant. Ce soutien était cependant conditionné par sa déclaration d’intention par rapport aux élections. A l’époque, Youssef Chahed n’a dit ni oui, ni non. Il était encore tôt. Dans les coulisses, on savait qu’il tenait à rester jusqu’à la fin de l’année (2018) avant de partir et il était encore, à l’époque, conséquent avec lui-même.
Le 31 décembre 2018 est arrivé et Youssef Chahed n’est pas encore parti. Nous sommes à la mi-juin 2019 et Youssef est toujours là. Faut-il comprendre que l’actuel chef du gouvernement n’envisage pas de partir et va participer, quand même, aux élections ou bien que le chef du gouvernement est ce démocrate respectueux de ses principes et valeurs et veut rester jusqu’à la fin à la Kasbah, sans pour autant se présenter aux élections ? Un peu comme Mehdi Jomâa avant lui ? Au vu de l’actualité et des échos, il semble (hélas) que c’est la première théorie qui a le plus de chances de se confirmer.
Alors voilà le topo que l’on a, à la veille des élections, au cas où cette triste théorie se confirme et que les plans de Youssef Chahed et son parti Tahya Tounes passent comme une lettre à la poste. Nous aurons un chef du gouvernement juge et partie qui participe aux élections tout en étant chef de l’exécutif. Ceci est injuste et inéquitable à l’égard de tous les autres candidats, car il bénéficiera alors d’au moins 5% de plus dans les urnes, d’après toutes les études en la matière. 5% des électeurs accordent aveuglément leur confiance au pouvoir en place quel que soit son bilan.
Non satisfait de cette petite avance sur ses adversaires, son équipe de députés (et quelques alliances intéressées au parlement) s’apprêtent à voter une loi scélérate pour écarter d’autres candidats favoris aux sondages.
Last but not least, les futurs déplacements et activités de Youssef Chahed embarrasseront systématiquement tous les médias qui se respectent : on ne saura pas à quel Youssef Chahed on fait face, le chef du gouvernement ou le candidat ? Il y aura tellement d’ambiguïté et de mélange de genres qu’on ne saura jamais qui est qui et quoi est quoi. Quand un conseil ministériel décide de lancer tel programme ou tel chantier d’avenir, est-ce à mettre sur le compte d’une activité gouvernementale classique ou d’une promesse électorale ? Ce qui est valable pour Youssef Chahed l’est également pour ses ministres candidats aux législatives.
Alors, appliquons à la lettre ce que nos gouvernants nous ont toujours dit. Puisque nous sommes une démocratie en construction qu’il faut protéger, protégeons-là ! Ils veulent la protéger contre les futurs candidats tricheurs, qu’ils la protègent aussi contre les ministres et chef du gouvernement tricheurs aussi. Il n’y a pas de raison qu’on fasse une loi sur mesure pour barrer la route à Nabil Karoui et Olfa Terras pour protéger la démocratie naissante et pas pour barrer la route à Youssef Chahed qui risque fort d’utiliser les moyens de l’Etat dans sa campagne.
A neuf mois des élections, il était encore tôt pour le chef du gouvernement de quitter la scène. A six mois, il est déjà temps de quitter. A trois mois, il sera déjà très tard pour partir. Là, on est à cinq mois, pour Youssef Chahed, s’il est vraiment démocrate imbibé de l’esprit démocratique et bon joueur qui n’aime pas la triche, il est vraiment temps de quitter la scène.
La vérité est, hélas, que Youssef Chahed ne semble pas du tout être dans cette optique. Depuis la création de Tahya Tounes, il semble être parasité par plusieurs ondes négatives, par plusieurs mauvais conseillers et énormément d’opportunistes venus de tous bords. Des opportunistes qui l’injuriaient 24/7 il y a à peine six mois. Tout ce nouveau monde qui entoure Youssef Chahed ces dernières semaines, est en train de le placer dans une tour d’ivoire et de le griser par son pouvoir au point qu’il s’est éloigné de ses premiers fidèles qui étaient là dans ses différentes crises antérieures et des soutiens aux principes démocratiques réels qu’il défendait sincèrement il n’y a pas si longtemps.










