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Chirac, au revoir Monsieur !

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    Il y a des articles qu’on déteste devoir écrire, il y a ceux qu’on ne veut pas écrire, et certains, plus rares, qu’on ne sait pas comment écrire.

     

    Écrire sur Chirac, c’est ainsi que tout le monde l’appelle, c’est ainsi qu’il s’appelait lui-même avec souvent beaucoup d’autodérision, c’est ressentir ces trois sentiments à la fois. Et s’il est une signature de Chirac, c’est bien celle-ci ; nous faire ressentir, le concernant, plusieurs sentiments en même temps, parfois contradictoires, parfois opposés, mais tous empreints d’affection, et de respect pour son authenticité et sa sincérité.

     

    Chirac, le président de la République, le Premier ministre, le Maire de Paris, le chef de parti, l’Homme, c’est quelqu’un qui vous embarquait avec lui dans ses combats à mort, qui vous emportait dans sa bonhommie à vie, qui vous inondait de son authenticité, mais qui toujours, systématiquement, vous fermait les portes de sa solitude. Il avait cette capacité d’avoir le sens de l’État, celui du plaisir, et d’être tellement secret sur lui-même. Chirac tout le monde savait ce qu’il était, personne ne savait qui il était.

     

    Chirac c’est celui qui dira non à l’immense catastrophe que sera la seconde guerre du Golfe avec toute la gravité que lui dictait le moment, après avoir bu une Corona et avant d’aller manger une tête de veau chez le Père Claude, son restaurant préféré dans le 15ème arrondissement de Paris.

     

    Chirac c’est celui qui constitutionalisera l’abolition de la peine de mort, qui reconnaitra la culpabilité de l’Etat français dans l’abominable déportation des juifs, ou qui sera à l’initiative du Sommet de la Terre où il aura ce fameux « notre maison brûle et nous regardons ailleurs ». Le même qui ira chaque année, passer une journée entière au Salon de l’agriculture, par conviction, par plaisir, par bonheur, parce que nous disait-il quand nous battions campagne en 1995, le bon sens, c’est dans les terroirs de France que vous le trouverez.

     

    C’est impossible d’écrire sur Chirac sans avoir mille images en tête, deux mille situations à rappeler, et quand on a la chance de l’avoir connu, trois mille exemples à suivre. Chirac c’est cet homme qui sautait le tourniquet pour prendre le métro, c’est celui qui répondait « enchanté moi c’est Jacques Chirac » à celui qui venait de le traiter de connard, et c’est celui qui, cumulant quelques déconvenues, avait fini par conclure ironiquement là où d’autres étaient effondrés, que « les emmerdes ça volait en escadrilles ».

     

    On peut lui reprocher beaucoup de choses, mais il avait, c’est certain, le sens de la formule. Comment ne pas admirer l’expression si juste de cet extraordinaire constat qu’« on greffe de tout aujourd’hui, des bras, un cœur. Sauf les couilles. Par manque de donneur » ?  

     

    Le même qui n’a pas hésité à dire de Margaret Thatcher alors que la France et la Grande-Bretagne sont en pleine négociation sur le budget européen à Bruxelles, « mais qu’est-ce qu’elle me veut de plus cette ménagère ? Mes couilles sur un plateau ? ». On est loin des négociations policées et à rallonge sur le Brexit.

     

    N’épiloguons pas sur ses réalisations, ou ce qu’il n’a pas fait, sur ce qu’il a dit, et ce qu’il n’a pas dit. C’est un Grand Homme, et comme tous les Grands Hommes, ce travail revient aux historiens. 

     

    Restons sur l’homme. 

    Il impressionnait par sa taille, par sa hauteur, mais jamais il ne vous écrasait. C’était un homme avec une vision de la France, des ambitions pour le Monde, une admiration pour l’Homme. La France pour tous était son leitmotiv, sincère, vrai, authentique. Il avait également cette manière si tendre de regarder ceux qui l’entourait, des attentions délicates quand ça allait mal, des petites phrases qui résonnent encore, lors de découragements : « Il faut marcher. Ne t’arrête jamais de marcher. Tu peux ralentir le pas, mais marche ».

     

    Chirac c’est cet homme qui, d’abord dans les couloirs de l’Hôtel de Ville, puis à Matignon, et enfin à l’Élysée, dans ces ambiances feutrées où l’on chuchote habituellement, et où l’on marche en silence toujours, c’est cet homme qui parlait fort et marchait d’un pas vif. Il n’hésitait pas à se déplacer lui-même, à aller d’un bureau à l’autre. Chirac n’hésitait d’ailleurs en rien, et surtout pas à vivre. Et la vie il l’aimait, autant sinon plus que la France.

     

    Le leader était un animal politique, l’Homme était un sincère humaniste. Le leader calculait autant que l’homme était authentique. Même aux devoirs austères, il trouvait la phrase qui vous permettait de donner un grand coup de pied au fond du désespoir. Je l’entends encore, pardon d’employer le « je », je l’entends encore dire « Honore tes morts, vis ».

     

    Il souriait beaucoup. Beaucoup trop en fait pour un homme finalement si seul. C’était un combattant, et comme tous les combattants, c’était un grand blessé. On parle conquérant, c’était surtout un homme de devoirs, et les conquêtes à mener, il ne les voyait pas comme une fin en soi, mais parce qu’« on se doit de le faire. Pour ces enjeux, on ne s’appartient plus ».

     

    Adieu Président, votre si profond, si tendre, si triste, si aiguisé regard n’est plus. Qui aujourd’hui et désormais va me souffler cette incroyable phrase que vous me dites à la mort de mon regretté père. M’en souvenir me fait pleurer en souriant Monsieur.

     

    La France va célébrer un Président qui n’est plus, la France va honorer un de ses leaders qui s’en est allé, la France va faire passer ce grand Homme à la postérité de l’Histoire. Mais moi, ce soir, dans la solitude d’un Paris devenu subitement beaucoup trop grand, face à une rue de Tournon où le numéro 4 n’est plus accessible, c’est l’homme que je pleure, celui dont personne ne vous dira rien, parce que personne n’a jamais vraiment réussi à savoir.

     

    Au revoir Monsieur.

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