Peut-on dire que les islamistes sont victorieux ce dimanche 6 octobre 2019 ? En attendant les résultats préliminaires officiels, ce mardi normalement, les deux instituts de sondage les plus sérieux de la place annoncent une toute légère avancée d’Ennahdha. Cet écart très minime ouvre cependant une très grande porte à tous les problèmes. Et il y en a !
Aucun institut de sondage, parmi les plus en vue, n’a vu la chose venir. Cela fait plusieurs mois que le parti Qalb Tounes de Nabil Karoui caracole à la tête des sondages. Jusqu’à cette semaine ! Et puis, patatras, le jour J, le jour du vote, tout part en l’air. Qalb Tounes est devancé par quelques pourcents par le parti islamiste Ennahdha et cette tendance des sondages sortie des urnes se confirme en fin de journée, en attendant sa confirmation mardi par l’Instance supérieure indépendante des élections.
D’après Nèbil Belaam, directeur de l’institut Emrhod, partenaire de la chaîne télévisée Attessia et Business News, le taux d’indécis tout au long des derniers mois a fortement joué. Ceci justifie l’imprécision ? Oui, vu que Qalb Tounes a été, certes, toujours premier, mais il était toujours devant Ennahdha avec une toute légère différence qui entre dans la marge d’erreur (1,5%) classique des instituts de sondage.
Peut-on dès aujourd’hui dimanche 6 octobre 2019 dire qu’Ennahdha est victorieux et va pouvoir former son gouvernement ? Rien n’est moins sûr et on va devoir attendre encore un peu avant de pouvoir le dire. Pas mardi avec les résultats préliminaires, mais dans quelques semaines (vers le 13 novembre approximativement) après épuisement des recours déposés devant les chambres d’appel du Tribunal administratif. Et ceci dans le meilleur des cas. Car il n’est pas exclu que l’Isie soit invitée à exercer l’article 142 du code électoral pour annuler les résultats d’un ou plusieurs bureaux, voire toute une circonscription électorale. Comme Ennahdha et Qalb Tounes sont dans un mouchoir de poche avec un écart très minime, toute annulation de résultat d’une circonscription va peser lourd dans le résultat national, ce qui empêchera la détermination du nom du vainqueur.
D’après ce qu’on a vu aujourd’hui, plusieurs abus ont été enregistrés par plusieurs participants. Des infractions au code électoral, nous en avons vu un lot avec, la moins grave d’entre elles, la violation du silence électoral avec des publicités massives et intrusives d’Ennahdha sur les réseaux sociaux. Ennahdha a d’ailleurs violé la loi tunisienne sur les données personnelles en ayant recours à YouTube et Facebook massivement pour ses vidéos sponsorisées puisque ces géants des réseaux sociaux ont des publicités ciblées en fonction de données confidentielles sur les utilisateurs.
Le parti Qalb Tounes a accusé directement Ennahdha de graves infractions ce dimanche 6 octobre 2019 dans un communiqué. Il a appelé l’Isie à prendre toutes les mesures nécessaires, ainsi que les forces de l’ordre. Plusieurs de ces infractions auraient été filmées par Qalb Tounes.
D’ailleurs, il n’y a pas que Qalb Tounes qui se plaint des mauvaises pratiques du parti islamiste Ennahdha, plusieurs autres partis et listes indépendantes envisagent de déposer des recours au vu des infractions commises en cette journée du dimanche par le parti Ennahdha. Selim Azzabi, secrétaire général de Tahya Tounes a été victime pour sa part d’une intox qui a bien circulé et selon laquelle les électeurs de son parti sont appelés à voter pour Ennahdha. Selim Azzabi a publié un démenti catégorique rappelant que son parti n’est pas à vendre.
L’autre couac de ces législatives et résultante de cet écart très minime entre Qalb Tounes et Ennahdha est que le parti Qalb Tounes va pouvoir maintenant dénoncer le fait que son président soit en détention préventive pour des raisons que plusieurs qualifient de politiques. Nabil Karoui va pouvoir déposer un recours et dire que s’il était présent sur terrain, il aurait pu gagner. Une affirmation qui manque de preuves, certes, mais tous ceux qui vont la contrer vont également manquer de preuves.
Mais il est indéniable que cette détention a fortement entaché les élections de 2019, spécialement la présidentielle bien entendu, mais les législatives aussi. L’ONU, par le biais du porte-parole de son secrétaire général, a invité vendredi 4 septembre : « tous les concernés à garantir l\’égalité des chances pour tous les candidats, dans le plein respect du droit tunisien et des prérogatives du pouvoir judiciaire. Nous rappelons aux autorités et aux candidats leur responsabilité d\’assurer des élections pacifiques et de régler toute plainte par le biais de la justice ». Précédemment, le président de la République Mohamed Ennaceur a appelé à trouver une solution honorable afin que Nabil Karoui puisse assurer sa campagne électorale. Le président de la République parlait de la présidentielle, mais on oublie que Nabil Karoui est également impliqué dans les législatives en sa qualité de président de Qalb Tounes.
Au vu du très faible écart, qui entre pleinement dans les marges d’erreur des instituts de sondage, il est donc impossible de donner de donner le nom du vainqueur dès aujourd’hui.
L’Isie est appelée, de par le code électoral, à se prononcer dans les trois jours et donner les résultats préliminaires, soit ce mardi. Il se trouve qu’au vu des dépassements signalés ou/et que nous avons-nous-mêmes observés ainsi que plusieurs autres observateurs, et vu que le risque d’invalidations d’une ou plusieurs listes est bien réel, il sera également difficile de se prononcer ce mardi sur le nom du parti vainqueur, toujours en raison des résultats serrés. Ennahdha n’a pas gagné, quoique disent ses supporters. Qalb Tounes n’a pas perdu, quoique disent ses détracteurs. Ce dont on est surs en revanche est que l’équipe gouvernementale sortante (Tahya Tounes + Qalb Tounes) sont bel et bien perdants et vont désormais entamer une longue traversée du désert.
Raouf Ben Hédi










